Cortese a écrit:Je précise que je parlais bien du bouquin, pas des films que je n'ai pas vraiment vus.
Tu dis que la Nature ne t'as jamais fait rêver, donc tu dis la même chose que Nelson et comme tu es grosso modo de la même génération, j'ai tendance à penser que vous êtes beaucoup plus éloignés que la Nature que nous l'étions.
J'ai toujours habité dans une grande ville moderne, plutot au centre, toute ma lignée est citadine, je n'ai que très rarement eu l'occasion de séjourner à la campagne. Mais juste à côté de chez moi, il y avait une écurie pour les charettes hippomobiles, à un kilomètres, j'avais un parent qui habitait juste à côté d'une étable pleine de vaches, et la nuit j'entendais les chiens hurler. C'était la vie normale
De plus je me souviens très bien du passage de l'éclairage incandescent à l'éclairage fluorescent. Quand j'étais petit ma mère me montrait les constellations du ciel et la Voie Lactée, et ça me faisait rêver. Aujourd'hui c'est impossible, il n'y a guère que Vénus qui est visible. Pourtant je ne suis pas Mathusalem.
Je constate simplement qu'en une génération, la mienne, on est passé de l'alternance de la lumière du jour à la nuit vraie, du silence de la journée au tintamarre permanent de la zizique, de la pub à la télé etc... Autrefois, le silence était quasi obligatoire. Mon grand père (que j'ai bien connu) a été le premier à avoir un récepteur radio dans la famille et jusque vers les années 60 la radio ne diffusait quasiment que la musique douce, au pire des cha cha et des mambos. Aujourd'hui je vis et je réagis comme vous, mais je sais à quel point les choses ont changé en très peu de temps, ce qui fait que moi je peux me sentir ému devant un tableau de Friedrich, et vous probablement pas. Pour moi la saga des Anneaux c'est un peu une succession de tableaux de Friedrich.
Cortese,
C'est bien ce que je disais, tu es un romantique inaltérable devant un tableau romantique...Ensuite tu me lis trop rapidement, quand je dis que la Nature ne me fait pas rêver, j'établis pourtant une distinction d'importance entre "être" et "exister". Serais-tu trop pressé de sauter aux conclusions? Oui je pense là exactement le contraire de la Nature. Pour autant il faudrait envisager au moins instant mon propos.
Mon bonheur de la Nature c'était d'être, pendant un moment, comme si je n'étais plus, comme si tout de moi-même se retirait, s'éteignait, était aboli, et que cet effacement pouvait rayonner enfin
"cet être élémentaire qui se manifeste dans la voix du temps qui court et dans le bleu du ciel". C'est le contraire du rêve, de l'imagination qui touche ici un point limite: sa propre disparition. Cette vision d'un univers élémentaire, parfaitement silencieux, apaisé, "libéré de la subjectivité humaine, agressive et encombrante". La Nature c'est en quelque sorte l'objectivité. Il m'est impossible d'y plaquer mes rêves ou mes fantasmes. Ils n'ont pas de prise. Cela fait parfois de la Nature une expérience métaphysique, c'est à dire une expérience omnienglobante.
Enfin Cortese, tu me fais part de ton expérience. Je comprends assez bien ce que tu y exprimes. Je trouve cependant assez étonnant cette capacité que tu t'octroies à englober le reste du monde comme étant privé d'un lien élémentaire avec la Nature, avec le silence, avec la musique. Connaissais-tu l'Iran des années 70? Sortais tu seulement des villes pour découvrir une vie qui ne connaissait ni téléphone, ni électricité, ni radio. Quant à la vie à l'Est, ce n'était pas non plus l'Occident. Envisageons autre chose Cortese: il est possible pour des raisons esthétiques et critiques valables de ne pas apprécier le Seigneur des Anneaux, et pourtant d'avoir un contact avec la Nature, de n'être pas un handicapé des rêves, etc...
Je trouve assez gênant d'expliquer à ton interlocuteur que s'il n'apprécie pas une oeuvre c'est lié à son individualité même. Ce qui rend la discussion impossible ou la réduit à parler de nos subjectivités.
"Sur tous les sommets
C'est le silence,
Sur la cime de tous les arbres
Tu sens
À peine un souffle;
Les petits oiseaux se taisent dans la forêt.
Prends patience, bientôt
Tu te reposeras aussi."
Silverwitch