Cortese a écrit:Oui, mais il y a un problème dans cette argumentation, silverwitch : soit "Avatar" est un film grossier comme tu nous le répète, et dans ce cas pourquoi s'embêter avec un message de propagande qui serait particulièrement subtil, subliminal, soit c'est un film à prendre au premier degré, sans grande subtilité, reflétant l'opinion de son auteur (qui dit clairement par ailleurs que l'Amérique mène des guerres injustes, il est cohérent avec son film). Bien sur tu me diras que Hollywood ne met pas des millions de dollars dans un produit qui desservirait les intérêts du Pouvoir, ce en quoi tu rejoindrais ce que je dis d'habitude (je me souviens qu'il y a quelques années tu disais qu'il n'y avait pas de censure politique à Hollywood). Dans ce cas c'est moi qui suis en contradiction avec mon discours.
Il convient mettre au jour les différentes strates qui composent le Sens et la Signification du film. Le "sens" répondant à la question, "que veut dire ce film", et la signification à savoir "quelle valeur a ce film"... Oui, je maintiens que "Avatar" est un film esthétiquement (et dialectiquement) grossier par la manière malheureuse dont il même un discours politique manichéen et un récit d'une pauvreté emblématique du monde moderne.
Oui, c'est un mauvais film parce qu'il ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà, sinon des stéréotypes ou une simple consolation virtuelle. Tout cela, j'en parle largement dans mes précédents messages, je ne vois pas trop l'intérêt d'y revenir. Oui, le film est à prendre au premier degré, mais tu es victime d'une ruse de la raison: le premier degré ce n'est pas la critique de l'impérialisme américain (c'est du second degré d'analyse), mais une victoire du Bien contre le Mal. Et jamais dans le film "nous" ne nous identifions au Mal, ce film ne nous concerne donc jamais. Et la contradiction que tu ne veux pas lever, c'est de savoir qui sont les Navis ? Parce qu'ils n'existent pas. Je ne vais pas reprendre une démonstration que je faisais déjà auparavant, mais qui suffit à rendre le film inutile.
Le vrai discours du film est double et j'essayais de le montrer: une consolation virtuelle (où le trajet du héros est celui du spectateur) qui ne peut franchir les limites de l'écran (puisque le monde des Navis est une illusion) qui fait écran à la réalité du monde; et de l'autre la projection du Monde à venir qui demande certes un cheminement plus complexe: les surhommes sont bien la race à venir, et l'avènement de cet homme supérieur ne se fera que par la disparition de l'humanité surnuméraire qui rend le monde magique et paradisiaque des Navis irréalisable autrement. Si tu veux, c'est l'inconscient du film (les oeuvres de fiction ont une forme inconsciente). La propagande est d'autant plus efficace qu'elle est évidemment "écologiste". Qui peut être contre le monde magique des Navis ?
Il suffit de creuser un peu pour voir que le film dissimule la réalité en s'en faisant le double: le film célèbre la techno-science tout en prétendant la dénoncer (ce qui signe doublement la mort du monde irréel des Navis). Que tu tombes dans un tel piège est une grande surprise pour moi. Le film ment ouvertement en montrant le triomphe des peuples indigènes contre les colonisateurs, il recrée un univers parallèle où les Indiens d'Amérique ont triomphé. Et dans quel but ? Toujours le même: consolation virtuelle qui enjoint le spectateur à rester à sa place, bref à transformer la puissance de contestation en impuissance (soit un trajet symétriquement inversé de celui du personnage principal) et paralysie; et préparer les esprits au totalitarisme de demain.
De l'autre côté, il s'agit de recycler dans le virtuel la nostalgie des hommes pour la Nature mutilée, pour une existence plus harmonieuse. La célébration de la Nature qu'opère le film est entièrement artificieuse, virtuelle. Jamais la Nature, l'Altérité n'a été aussi absente d'une représentation. Il n'y a plus d'extériorité, mais une projection. Le film est donc un piège.
Et ce que j'essaye de montrer, c'est que le piège est double:
- Au présent, le film fait écran.
- Au futur, le film cache dans le non-dit de le destin de l'humanité.
Ce que ne nous dit pas le film, c'est qu'il est impossible au présent de traverser l'écran, la vérité c'est qu'en regardant un tel spectacle nous refaisons le trajet inversé du héros du film. Quand nous entrons dans la salle, nous avons encore des jambes (la puissance), nous avons encore l'expérience du monde, mais nous sommes piégés et devenons spectateurs, c'est-à-dire paralysés et impuissants, avec un monde virtuel pour consolation.
Ce que le film nous cache, c'est que ce monde virtuel est bien une possibilité de l'avenir, réel cette fois, mais uniquement pour une minorité, la race supérieure réalisée non par magie, mais par le miracle de la techno-science (que le film fait mine de dénoncer tout en la célébrant), et qu'alors le film se lit de manière renversée quand on sait voir ce qu'il faut voir: les hommes qui quittent la planète la tête basse sont voués à l'extinction, dépassés et inutiles, mais ces méchants hommes c'est toi ou moi ! La masse de l'humanité menace la puissance des forts, il convient donc de maquiller la réalité, et l'habit fera le moine.
Je répète des choses déjà écrites ici, pour faire comprendre ce qui frappe comme l'évidence. Le film invite ouvertement au renoncement, plutôt que de changer la réalité, il nous enjoint de passer entièrement dans la virtualité, d'accepter que le monde est tellement invivable qu'il convient de s'immerger dans l'abstraction de manière encore plus profonde. Ce qu'il ne dit pas, c'est que nous sommes condamnés à être paralysés, un corps inutile, bref le "cerveau dans le bocal" possibilité prophétique de l'humanité dénoncée par Orwell. C'est une monstruosité. Et une monstruosité rendue possible par un long travail d'abrutissement. Comment un spectateur aussi averti que toi peut-il se laisser prendre par un film aussi mauvais, aussi moche, aussi mal fait, aussi peu charismatique ? Parce que tu as été doublement piégé. Par ta conscience politique, qui agit comme un appât et par des procédés narratifs vieux comme le Monde, la juste consolation de la vengeance.
Cortese a écrit: Par contre, si tu remets le film dans un contexte plus large, tu note qu'il est sorti sous le mandat d'Obama. Et là on se dit : pourquoi le Pouvoir a t-il fait élire Obama (ce qui apparait clairement au vu de ses financements de campagne) ? La réponse me parait simple : l'élection du tiers-mondiste Obama comme le message tiers-mondiste au premier degré du film sont en réalité au service de la propagande du pouvoir américain mais pas de la façon dont tu le décrit, pas dans un message subliminal, qui n'existe pas à mon avis. Il s'agirait plutôt de restaurer la crédibilité du discours du Pouvoir en renouant avec les habitudes de l'avant-Bush. L'Amérique a toujours fonctionné ainsi. Sa violence sociale, son racisme, l'accaparement des richesses, l'agressivité militariste, l'impérialisme, le pillage des ressources naturelles, l'élimination des empires rivaux (Russe, Anglais, Français) ont été et sont habilement dissimulés par un emballage libéral dans lequel Hollywood joue un rôle essentiel (l'activité artistique américaine fonctionne comme une vaste agence de com'). En effet, comme on peut le constater tous les jours en voyant les réactions à mes messages par exemple, les gens sont choqués par l'exposition de la réalité américaine. Au niveau populaire, seuls les gens qui sont directement sous le marteau impérial (Amérique Latine, pays arabes) se rendent compte de la violence de la domination. L'opinion des citoyens occidentaux (chouchoutés par l'Empire pour des raisons stratégiques évidentes) est complètement incrédule.
Je disais donc qu'Obama et "Avatar" témoignent d'une pause dans l'agressivité impériale. La première étape avait été, avec Reagan, la dissolution de l'ordre économique social-libéral hérité de l'après-guerre : triomphe total. Le modèle hayekien est aujourd'hui quasi universel. La deuxième étape fut l'abolition du système légal inter-étatique représenté par l'ONU (c'était le but évident de l'opération "11/9"), l'abolition de l'habeas corpus et la mise sous surveillance des citoyens du monde par l'intermédiaire d'internet. La troisième sera en toute logique l'abolition du suffrage universel.
C'est exactement ça ! Et c'est exactement ce que je montre dans ma critique du film de James Cameron et que tu ne vois pas. La politique américaine consiste à dissocier la réalité de sa représentation, et l'élection d'Obama en est la dernière étape, l'objectif est de faire disparaître la réalité sous les représentations.
Plutôt qu'une pause, c'est au contraire une accélération à laquelle nous assistons.
Cortese a écrit:On peut observer que la deuxième étape n'a pas été la réussite escomptée. La libération de l'agressivité militaire des inhibitions héritées de l'après-guerre mondiale a été un demi-échec : échec américain en Irak (ils ont été obligés d'acheter une pacification relative en payant un tribut aux chefs de tribus) et en Afghanistan (guerre sans fin), échec israélien face au Hezbollah et au Hamas. La guerre contre l'Iran, programmée mais sans cesse reportée, est sans doute la conséquence de l'inefficacité militaire impériale, amenant le doute et la division sur la stratégie en cours au sein même du pouvoir (l'Etat-Major est visiblement divisé et renâcle face au pouvoir civil, l'alignement inconditionnel (fusionnel même) sur Israël est remis doucement en cause (Walt et Marsheimer), rapport Goldstone). Sous Bush, l'Amérique a imprudemment dévoilé sa vraie nature. C'était prématuré. Voilà selon moi ce que dit vraiment "Avatar" en filigrane. La conquête du monde se poursuivra, mais sous des formes adoucies, avec plus de patience.
Oui et non. Dans mon précédent message, je citais Machiavel. L'Amérique c'est le renard et le lion, l'erreur de la période Bush a été de croire que la force pouvait supplanter l'imaginaire. D'où l'émergence progressive du discours écologiste qui est la seule solution pour marier imaginaire mondialisé et force. Alors seulement la cohérence de la propagande médiatique apparaît, alors revient la gouvernance mondiale (soit le pouvoir unique des forts) au nom du Bien de la planète qui demande l'éradication de l'humanité inutile.
Alors c'est la fin d'Avatar qui s'éclaire différemment: la forme ultime de manipulation de l'imaginaire. Un bon film nous donne des armes et le désir de nous confronter au Monde. Le film de James Cameron nous enferme, en nous offrant une libération virtuelle et abstraite.
Et c'est pourquoi comme le dit La Fontaine: "en toute chose il faut considérer la fin".
Silverwitch