Tant mieux, on pourra tirer à balles réelles contre les racailles.
Pierre-Henri Tavoillot : « Nous nous rapprochons de la guerre civile »
Au lendemain des émeutes du 17 octobre, le philosophe alerte sur la banalisation de la violence politique et sur une fracture démocratique qui pourrait devenir explosive à l’approche de 2027.
Commerces pillés, mairies attaquées, commissariats saccagés : les violences du samedi 17 octobre marquent-elles un basculement ? Pour Pierre-Henri Tavoillot, philosophe politique, président du Collège de philosophie et auteur de Voulons-nous encore vivre ensemble ? (Odile Jacob, 2024), la transgression est devenue ordinaire, symptôme d’une crise profonde de l’esprit démocratique. Il redoute que la présidentielle de 2027, loin d’apaiser les tensions, ne les exacerbe.
Le Point : Des Gilets jaunes aux émeutes de 2023, puis à celles du 17 octobre, la violence semble devenir un mode presque ordinaire d’action politique. Sommes-nous en train de franchir un cap ?
Pierre-Henri Tavoillot : Oui, je le crois. J’étais jusqu’ici très réticent à employer le terme de « guerre civile ». Mais nous nous rapprochons aujourd’hui de quelque chose de cet ordre. Une guerre civile suppose deux camps antagonistes. Or, c’est précisément ce que je vois émerger depuis quelques semaines. Deux visions du monde s’affrontent. La première considère les manifestations, notamment lycéennes, comme extrêmement positives, tient l’État pour fondamentalement responsable de la situation et voit dans la violence qui s’exerce contre lui une forme de légitime défense. Elle ne regarde, au fond, que les violences policières. À l’inverse, d’autres, dont je fais partie, observent une convergence inquiétante entre différents phénomènes : des mouvements sociaux bien réels, une stratégie de conflictualisation de La France insoumise qui a franchi un cap, et les logiques émeutières propres à une partie de la jeunesse des banlieues issue de l’immigration – il faut savoir dire les choses clairement –, engagée dans une forme de séparatisme violent. Nous avons désormais deux lectures absolument inconciliables, deux bulles qui ne perçoivent même plus la même réalité. L’une me paraît minoritaire, l’autre très majoritaire. Mais surtout, leur rapport à la violence est radicalement opposé. C’est ce qui rend cette polarisation si préoccupante.
Peut-on parler d’une véritable révolte populaire, ou d’une violence sans projet politique ?
Il faut distinguer les choses. Historiquement, les révoltes populaires, ce sont aussi les révoltes du pain, celles de populations qui se soulèvent pour survivre. Or ici, si l’on en croit les témoignages, on pille plutôt pour dérober des baskets et des vêtements de marque ! Nous ne sommes pas dans la nécessité vitale, mais dans une logique de ressentiment, voire de haine. Et ce ressentiment ne vise pas la société de consommation : elle est adorée. Ce qui s’exprime, c’est l’idée que ce qui appartient aux autres devrait nous appartenir.
Par ailleurs, ce sont aussi des lieux de la République qui sont visés : une République honnie, car supposée raciste, colonialiste, tyrannique…
Pour de nombreux commentateurs, ces violences expriment aussi la colère d’une jeunesse abandonnée, désespérée, sacrifiée par une classe politique incapable de lui offrir un avenir. Cette explication vous convainc-t-elle ?
Non. La jeunesse rencontre évidemment des difficultés, mais en faire la clé d’explication, voire de justification, de ces violences me paraît largement erroné. D’abord, elle n’est pas la seule à avoir des raisons de se plaindre ! Les personnes âgées en Ehpad, les actifs qui doivent financer les études de leurs enfants et les retraites de leurs aînés… Dans le contexte économique actuel, tous les âges de la vie connaissent des difficultés.
Ensuite, notre système éducatif est largement financé par la collectivité. Peut-être mal, peut-être insuffisamment, mais les études sont gratuites ou presque, les droits d’inscription à l’université très faibles, alors qu’un étudiant coûte plus de 12 000 euros par an à la nation. Cette idée de « génération sacrifiée » me paraît donc excessive. Nous ne sommes pas en 1914.
Nous sommes passés d’une citoyenneté fondée sur le souci du collectif à l’idée que chacun peut imposer sa vérité personnelle.
L’historien Peter Turchin voit dans la « surproduction d’élites » l’une des causes des grandes crises politiques : des aspirants au pouvoir frustrés mobilisent les colères populaires contre les élites établies. La France connaît-elle une révolte du peuple contre les élites, ou une lutte entre élites sur le dos du peuple ?
Cette seconde hypothèse me paraît assez judicieuse. Et elle n’est pas nouvelle. Au sortir de la Révolution française, Bonaparte voyait déjà dans les « idéologues », comme Antoine Destutt de Tracy, ou encore dans les Jacobins, une classe intellectuelle aigrie, qui avait poussé à l’extrême les excès du rationalisme et cherchait à se venger des élites dont elle était exclue. Tocqueville reprend, à sa manière, cette idée d’une Révolution française conduite aussi par des intellectuels qui n’avaient pas accès au pouvoir. Avec ce paradoxe, aujourd’hui : le parti qui représente peut-être le mieux les catégories populaires est plutôt le Rassemblement national que La France insoumise, ou la gauche en général.
Où retrouve-t-on aujourd’hui ces contre-élites ?
À plusieurs niveaux. D’abord, dans les mouvances autonomes et anarchistes, qui s’inscrivent dans des réseaux européens, avec des militants souvent cultivés, issus de milieux intellectuels, mais dont certains, disons-le franchement, pètent largement un câble ! Et puis dans les universités, où la situation me paraît extrêmement grave, aussi bien sur le plan idéologique que sur celui de l’enseignement.
Depuis près de dix ans, nous avons admis que le blocage d’une université était un mode d’action normal. La mienne est bloquée pratiquement chaque année : des dizaines d’heures de cours financées par la collectivité disparaissent, des étudiants qui veulent simplement étudier en sont empêchés. On peut parfaitement manifester, protester, faire grève – même si cette notion me paraît assez peu pertinente à l’université. Mais de quel droit empêche-t-on les autres d’étudier ? Le blocage est presque devenu une unité de valeur universitaire comme une autre ! Et personne n’y voit plus de scandale. Nous en sommes arrivés au point où la transgression elle-même ne choque plus.
Une partie de la gauche présente désormais la violence comme une réponse légitime à celle de l’État. N’assistons-nous pas à une inversion morale, où la désobéissance devient une vertu en soi ?
Absolument. Nous avons progressivement installé l’idée qu’être citoyen, c’était être un « désobéisseur », voire un résistant. Le succès d’Indignez-vous ! de Stéphane Hessel est emblématique de ce renversement. Or, je défends la thèse exactement inverse : être citoyen, c’est d’abord obéir ! Rappelons l’étymologie du mot : le latin Ob-audire signifie « prêter l’oreille ». Autrement dit, reconnaître qu’il existe une réalité extérieure à soi, et que la première de ces réalités, c’est l’existence des autres.
Nous sommes ainsi passés d’une citoyenneté fondée sur le souci du collectif à l’idée que chacun peut imposer sa vérité personnelle, parfois nombriliste, parfois animée des meilleures intentions environnementales ou sociales. Dès lors que je suis convaincu d’avoir raison, pourquoi m’embarrasser du débat public, des élections, de toutes ces procédures démocratiques qui supposent de convaincre autrui ? Je peux passer directement à une logique de conversion forcée. C’est une subversion de l’esprit même de la démocratie, dont le principe fondamental consiste précisément à vivre avec des gens avec lesquels on n’est pas d’accord.
Le pouvoir politique n’a-t-il pas lui-même encouragé cette dérive, en donnant le sentiment que la violence pouvait payer ?
Sans aucun doute. Nous avons des règles, mais elles sont constamment négligées ou transgressées sans conséquences. Prenez les universités : les auteurs de blocages, lorsqu’ils sont identifiés, devraient être sanctionnés. Ce n’est pas une question de méchanceté, simplement de respect de la loi !
L’exemple de Notre-Dame-des-Landes est particulièrement révélateur. En 2018, le projet d’aéroport a été abandonné malgré des décisions de justice favorables et une consultation populaire remportée. Des hauts fonctionnaires avaient pourtant travaillé sérieusement sur ce dossier, proposé des pistes intéressantes pour sortir de la crise. Tout a été balayé d’un revers de main, à commencer par Édouard Philippe, alors Premier ministre. On voit là le caractère totalement erratique d’une action politique où l’intérêt général s’efface devant ceux qui font le plus de bruit dans l’espace médiatique.
Et c’est bien le cœur du problème : à quoi bon voter, débattre, se livrer au travail pénible et laborieux de la conviction démocratique, si un bon coup médiatique, une petite violence, voire une grosse violence, permettent d’obtenir beaucoup plus efficacement ce que l’on souhaite ? C’est extrêmement dangereux pour la démocratie.
À force de dénoncer l’impuissance démocratique, nous pourrions finir par sacrifier la démocratie elle-même
N’est-ce pas aussi le signe d’une démocratie à bout de souffle, devenue incapable de prendre les décisions qui s’imposent ?
C’est là tout le danger : à force de dénoncer l’impuissance démocratique, nous pourrions finir par sacrifier la démocratie elle-même. C’est la tentation que l’on retrouve chez Jean-Luc Mélenchon, mais aussi, dans un tout autre registre, chez Jean-Marc Jancovici, dont les positions me paraissent ambiguës sur ce point : l’idée qu’une bonne dictature environnementale, ou plus largement un pouvoir autoritaire éclairé, serait finalement mieux à même de répondre aux aspirations de la population.
C’est toute la puissance de la tentation illibérale. Elle s’est notamment incarnée à Singapour, avec Lee Kuan Yew, dont la philosophie consistait à prendre quelques libertés avec les libertés, dès lors que l’on assurait la prospérité et le bonheur du peuple. Une conception qui a ensuite inspiré la Chine. En 2021, Pékin a même publié un livre blanc extraordinaire, intitulé China : Democracy That Works, « La Chine : une démocratie qui fonctionne ».
Le raisonnement est subtil : les démocraties libérales, avec leurs élections, leurs débats et leurs procédures, seraient incapables d’obtenir des résultats, tandis que le régime chinois, lui, serait efficace. Cette tentation est d’autant plus puissante que nos démocraties donnent effectivement le spectacle d’une impuissance publique croissante. Il faut donc repenser leur fonctionnement, mais sans renoncer à ce qui fait leur essence.
Comment leur redonner les moyens d’agir sans sacrifier nos libertés ?
Il y a deux pistes qui me paraissent essentielles. La première, que défend notamment François Cornut-Gentille (ancien député LR de Haute-Marne, NDLR), consiste à retrouver notre capacité à établir un diagnostic partagé. Autrement dit, à nous mettre d’accord sur un minimum de réel ! Cela paraît élémentaire, mais c’est devenu un défi immense.
Prenez la crise des retraites. Si nous en sommes arrivés à une situation aussi absurde, c’est notamment parce que le Conseil d’orientation des retraites, censé éclairer le débat public, a longtemps produit des diagnostics profondément erronés, aboutissant à des conclusions sidérantes. Pendant des années, on a entretenu l’idée qu’il n’y avait aucun problème de retraites, que les réformes n’étaient qu’une volonté d’« entuber le peuple » et de détricoter notre système social. Résultat : fake news sur fake news !
Il faut reconstruire cette capacité à produire des diagnostics rigoureux, qui rendent compte de la complexité du réel et de ses incertitudes. François Cornut-Gentille propose de confier cette mission au Sénat. Ce n’est pas révolutionnaire, mais cela me paraît une piste raisonnable, même si elle n’écarte pas tout risque de partialité.
Et la seconde piste ?
C’est la reddition des comptes, l’un des grands défis de nos démocraties. Il faut d’abord pouvoir identifier clairement qui décide et qui porte la responsabilité d’une décision, ce qui est devenu extraordinairement compliqué dans notre système institutionnel et juridique. Ensuite, il faut que les responsables rendent des comptes sur leur action.
Attention, je ne parle pas de responsabilité pénale ! Il ne s’agit pas d’envoyer les dirigeants en prison parce qu’ils ont échoué, mais d’organiser un véritable moment démocratique, comme cela existait dans la Grèce antique, où celui qui a gouverné viendrait expliquer, en fin de mandat : voilà ce à quoi je m’étais engagé, voilà ce que j’ai réussi, voilà ce que j’ai raté. La dernière campagne présidentielle d’Emmanuel Macron a été, de ce point de vue, un énorme échec. Nous avons largement perdu cette culture de la responsabilité politique, alors qu’elle devrait être au cœur de notre démocratie.
À l’approche de la présidentielle de 2027, êtes-vous optimiste ? Peut-on encore apaiser le pays, ou faut-il redouter une aggravation des violences ?
Je ne suis guère optimiste, ni à court ni à moyen terme. Normalement, une élection est un moment de clarification : les projets s’affrontent, puis les urnes tranchent. Or, je crains que cette clarification ne se fasse dans des conditions extrêmement périlleuses. C’est même à cette occasion que la logique de guerre civile pourrait s’enclencher, y compris si une majorité claire se dessinait.
Il existe néanmoins des raisons d’espérer. La société française possède d’immenses ressources, nos institutions ont une réelle capacité d’adaptation et nous disposons de hauts fonctionnaires de très grand talent, profondément attachés au service public. Tout cela peut tenir. Mais enfin, le moral n’est pas au beau fixe !
Ne risque-t-on pas, surtout, de finir par voter sous la terreur ? Car la peur de la violence peut aussi menacer la liberté de choix.
C’est un enjeu fondamental de liberté de pensée et de choix. Mais il y a plus : dans la tradition républicaine, une élection suppose que chacun en accepte le résultat. C’est comme dans un beau match de football : on s’affronte, on cherche à gagner, mais à la fin, on reconnaît le vainqueur. Et celui qui est élu doit, lui aussi, changer de posture : après avoir combattu ses adversaires, le président de la République devient le rassembleur de tous les Français. C’est cet esprit qui permet à la démocratie de fonctionner, en transformant l’affrontement politique en coexistence pacifique. Or, je crains précisément que cet esprit ne préside plus à la prochaine élection.