von Rauffenstein a écrit:Tu as beau faire et beau dire, tu ne seras jamais française. Ce n'est pas une critique, c'est un constat. On a les mêmes papiers, la même nationalité, les mêmes droits et le smêmes devoirs, mais il te manquera ce petit quelque chose, cette nuance qui fait qu'il y a une toute petit différence entre nous.
Tu peux le crier sur les toits et sur l'air des lampions, c'est une ânerie. Une ânerie et une insulte. Une insulte et une honte pour
l'idée que je me fais de la France. Oh, je sais, dans ma bouche, une idée c'est un gros mot qui témoigne de
l'essence de ma condition d'étrangère, quand la prose gaullienne s'inscrit dans le patrimoine littéraire français, entre Chateaubriand et Proust. Entre lui et moi, c'est une différence d'essence, une différence de racines, et pour tout dire une différence de sang. Fermons la parenthèse. Cette ânerie est inopérante, car pas plus que tes origines, tes goûts, ta culture esthétique ou politique ne constituent
l'essence d'une identité française dont tu serais le gardien, mes goûts, ma culture et mes origines ne constituent l'essence d'une condition qui me déterminerait. Ton ânerie se résume à une formule aussi caricaturale que lacunaire: tous les Français (d'âme et de coeur, non
de papiers) communient dans l'émotion d'une Marseillaise de stade et conspuent une Marseillaise instrumentale ou symphonique (telle qu'est en usage pourtant et à peu près inchangée depuis 200 ans). Cependant, de nombreux Français ne l'entendent pas ainsi, qu'ils soient nés Français ou pas ! Georges Prêtre, Jean Martinon ou Paul Paray ne l'entendent pas ainsi, ils n'en sont pas moins Français, pas moins enracinés dans leur pays natal.
von Rauffenstein a écrit: C'est pas un spectacle la Marseillaise. C'est pas un "arrangement" et encore moins un débat sur le tempo et les paroles voulues et créées par Rouget de Lisle. C'est complètement stérile et débile, et cela ne relève au final seulement que d'un esprit qui ne sait être autre chose qu'inquisiteur. Et c'est tout le contraire la marseillaise. Tout le contraire. Elle vit, elle change, elle mute au gré des générations qui se succèdent tout en portant plus haut toujours la sève qu'elle va puiser dans ses racines.
Il n'en est évidemment rien, puisque la Marseillaise, c'est un
canon, culturel, politique et esthétique. Sa singularité, c'est qu'elle ne change pas, n'en déplaise à quelques agités: on ne touche pas aux paroles, on ne touche pas à la musique ! Il est donc incongru de proposer un amendement aux paroles de l'hymne parce qu'elles ne seraient plus au goût du jour, aussi bien que d'arranger la musique au gré des modes et d'officialiser une version rapée, une version techno ou une version à l'accordéon. Je n'insiste même pas sur l'évidente et insondable contradiction contenue dans tes propos:
la Marseillaise ce serait tout et n'importe quoi sauf un enregistrement instrumental et symphonique. Toutes les Marseillaises sont bonnes, sauf la mienne. Cette satanée essence... De celles qu'on te jette à la figure au lycée en te traitant de "sale arabe"... "Arabe", le synonyme de l'étranger disait je ne sais plus qui...
von Rauffenstein a écrit:Tu peux penser que je suis un guignol si tu veux. J'en suis peut-être un. Mais toi, tu resteras toujours sur ce sujet une grosse outre gonflée d'air, sans chair et sans âme, figée dans un idéal fantasmé que toi seul partage. Et c'est ça qui te met en rage parce que tu es bien trop intelligente pour ne pas l'avoir compris, ne pas avoir compris ce que que je te disais
Qui n'aurait pas compris l'appel le plus universel qui soit, l'appel, que dis-je, le
chantage à l'émotion. Sur le thème de Camus: "qui ne pleure pas à une Marseillaise de stade n'est pas un Français". Comme si une émotion avait quelque chose à voir avec l'essence d'une identité collective, et en particulier une émotion aussi commune que le fait de chanter en choeur, en groupe, en masse... C'est un peu comme si tu me disais qu'un breton doit aimer le biniou et le cidre, comme si c'était dans les gènes ou dans le sang que se transmettaient des passions esthétiques ou culturelles. L'identité française, ce n'est pas du folklore, sinon un breton, un corse, un catalan ou un basque seraient bretons, corses, catalans ou basques plutôt que Français. L'identité française est une identité
dialectique, où la contingence de notre naissance (auvergnate, normande ou étrangère) est transcendée par notre existence, à la fois commune et singulière. Il y a des Français qui ne comprennent rien à la Marseillaise, d'autres qui n'aiment pas les défilés militaires, et si je crois qu'ils méconnaissent le
principe singulier de la France, tous n'en sont pas moins Français, car s'il est bien une tradition française, c'est que l'existence précède l'essence. La culture, c'est la mise en relation de tous les éléments qui nous composent, et ce sont ces éléments qui évoluent avec le temps dans un sens qui n'est pas écrit à l'avance, et dans un avenir que tous partagent à l'identique. Être Français, c'est être libéré de l'arbitraire de la contingence absolue qu'est notre origine. Il n'y a pas de Français
d'origine, ça n'existe pas.
von Rauffenstein a écrit: et j'ai peut-être en effet exagéré mes effets que tu as reçu comme un soufflet. Je ne bats pas les femmes. Même avec une rose et j'en suis désolé.
Tu n'avais nul besoin de m'insulter. Seulement de renvoyer chacun à ses opinions et à ses goûts, plutôt de faire comme si la nationalité d'un orchestre conditionnait l'essence de la musique qu'il joue. Tu n'es pas plus Français que moi, pas plus libre, pas plus déterminé que je ne le suis par la contingence de ta naissance. C'est comme ça, et ce sera comme ça, tant que la France sera la France, c'est-à-dire
autre chose qu'un terroir. Et cet autre chose, au-delà des moulinets, je crois aussi bien que d'autres faire vibrer en moi son chant intérieur, pendant que tu veux
communautariser.Tous les Français sont uniques, c'est la condition pour qu'ils vivent ensemble, comme une communauté fondée sur autre chose que les affinités ou la ressemblance. C'est ce qui distingue le patriotisme du chauvinisme.
Alors tu peux bien calomnier, exclure symboliquement, comment pourrais-je être exclue ? La France elle est toujours avec moi, parce que mon secret, c'est que je m'enracine par le haut.