« Il n'y a pas de cap pour qui ne connaît pas le port. »
La France est mal partie. Plus de deux millions d'emplois industriels ont disparu depuis 1983. Notre pays s'est installé dans un chômage de masse structurel (environ 9 % de la population active), désespérant pour sa jeunesse.
C'est que, depuis trente ans, notre base industrielle se rétrécit : l'industrie est passée de 30% à 13% de la valeur ajoutée. Nos parts de marché, à l'échelle mondiale, se sont réduites (de 5,5% à 3,6%). Le déficit de notre commerce extérieur s'est creusé à 51 milliards d'euros en 2010 (un record qui met la France, toutes proportions gardées, dans une situation déficitaire comparable à celle des Etats-Unis).
Plus grave encore, la France ne maîtrise plus les moyens de l'action économique et politique, ni sa monnaie, ni son commerce extérieur, ni ses flux financiers, ni son droit devenu un droit subordonné. En réintégrant l'Otan enfin, la France est revenue dans le bercail atlantique, à la remorque d'intérêts qui ne sont pas les siens.
Comment en est-on arrivé là ?
Cette situation résulte, pour l'essentiel, de choix politiques associant le Parti socialiste et la droite : Acte unique (1985-1987), Traité de Maastricht (1992), Pacte de stabilité et de croissance (1997), OMC (1994), Traité de Lisbonne (2008), copie conforme du projet de traité constitutionnel rejeté, trois ans avant, par 55 % du peuple français.
L'adoption de la monnaie unique en réponse à la réunification allemande a été une monumentale erreur de nos classes dirigeantes, toutes tendances confondues : l'euro est un mark-bis. Or, le mark était une monnaie faite pour l'Allemagne, qui dispose d'un fort tissu de PMI exerçant pour la plupart, dans leur spécialité, un monopole technique à l'échelle mondiale.
L'euro convient à l'Allemagne mais pas à la France dont les exportations dépendent beaucoup plus des prix. L'euro, cela va sans dire, convient encore moins aux pays sous-industrialisés de l'Europe du Sud. C'est de surcroît une monnaie surévaluée qui écrase notre compétitivité et celle de la plupart des pays européens. On ne peut envisager de réindustrialiser le pays sans un euro durablement moins cher.
La crise financière et économique mondiale de 2008-2009 et la crise de l'euro de 2010 viennent sanctionner une autre erreur majeure d'orientation, l'acceptation de la dérégulation néolibérale et le choix de construire l'Europe sans, voire contre, ses nations.
Un système qui a explosé en vol en 2008
L'Europe, dès avant le traité de Lisbonne s'était dotée d'institutions (Commission, Cour de justice) permettant de verrouiller les pays de l'Union au sein de ce modèle. Ces choix mortifères n'ont pu procéder que d'un profond manque de confiance de la France en elle-même, lui-même né du doute issu des malheurs de notre Histoire dans la première moitié du vingtième siècle. C'est cette confiance qu'il faudra restaurer et d'abord pour redresser l'Europe qui a besoin d'une France forte.
Le capitalisme financier que nous avons laissé s'installer depuis la fin des années 1980 est un système de prédation : il confisque au profit de la sphère financière les bénéfices de l'économie réelle. Ce système qui a explosé en vol en 2008 a été ravalé avec l'appui massif des Etats, c'est-à-dire des contribuables. Mais tout est reparti comme avant : aux Etats-Unis, comme en Europe, les banques ont renoué avec les super profits et avec des bonus extravagants.
Parallèlement, la crise de l'euro n'a été que reportée par la mise en place de mécanismes de stabilisation insuffisants pour renflouer les pays qui chavirent. Les économies des pays dits « périphériques » sont engagées dans un cercle vicieux de récession, entraînant moins-values fiscales, déficits budgétaires accrus, et explosion de l'endettement public.
Nicolas Sarkozy est tétanisé par les marchés financiers
Les plans d'aide peuvent se surajouter les uns aux autres : ils ne font que reculer l'échéance, dès lors que la tendance récessive de l'économie n'a pas été renversée par une politique de croissance conçue et mise en œuvre à l'échelle européenne, ce que ni l'organisation de l'UE ni la volonté des Etats qui la composent ne permettent aujourd'hui.
Or, face à ces défis redoutables, quelle est la réaction de ceux qui s'apprêtent à solliciter les suffrages des Français ?
Nicolas Sarkozy est tétanisé par les marchés financiers :
« Si on n'avait pas fait la réforme des retraites et le “1 sur 2” dans la Fonction publique, écrit-il, la France ne serait plus notée “triple A”, ce qui nous permet d'emprunter à 3,6%, quand la Grèce emprunte, elle, à 16%, à échéance de dix ans. »
La souveraineté nationale dans les mains de « Standard and Poors »
Comment mieux avouer que la souveraineté nationale est désormais passée dans les mains de « Standard and Poors » ? Le pacte dit « de compétitivité » imposé par Mme Merkel conduit l'Europe et la France dans le mur. La croissance, quand elle subsiste, est trop faible pour permettre le retour à l'équilibre.
L'Europe tout entière est emportée dans un déclin accéléré. L'Allemagne elle-même est fragilisée par la crise dans le reste de la zone euro. Sa politique à courte vue l'enferme dans une contradiction insoluble : à quoi bon la recherche de la compétitivité sur les marchés émergents, si la contrepartie est la chute de ses exportations sur la zone euro, où l'Allemagne réalise 60% de ses excédents ?
Ce manque de volonté au plan européen se redouble d'un constat d'impuissance au plan mondial. A l'échelle mondiale, les facteurs de crise demeurent : importance des actifs toxiques et du « système bancaire de l'ombre » (le marché des « dérivés » représente 650 000 Milliards de dollars, dix fois le PIB mondial ! ), déséquilibres macro-économiques loin d'avoir été résorbés entre la Chine et le reste du monde comme entre l'Allemagne et les autres pays de la zone euro.
Quant à la réforme du système monétaire international, c'est une affaire de long terme !
Au quotidien, notre politique reste donc à la merci des marchés financiers, de leurs secousses et de l'appréciation des agences de notation.
Aucun candidat socialiste n'esquisse la moindre autocritique par rapport aux choix du PS
Y a-t-il une probabilité que l'un des candidats socialistes potentiels permette de nous soustraire à la dictature des marchés financiers ? Si on met à part l'évocation par Arnaud Montebourg d'une « démondialisation » dont les modalités restent encore floues, aucun candidat potentiel n'esquisse la moindre autocritique par rapport aux choix du parti socialiste qui ont permis l'installation du capitalisme financier dans notre pays.
Le droit d'inventaire, si souvent évoqué, n'a jamais été exercé. La « parenthèse libérale », ouverte en 1983, n'a jamais été refermée ni par François Mitterrand ni par Lionel Jospin. Le « bon bilan » autoproclamé des années 1997-2002 pèse comme un couvercle sur l'esprit critique des dirigeants.
C'est pourquoi les candidats socialistes potentiels ont tant de mal à remettre en cause le système de contraintes héritées de choix qu'ils ont avalisés par conformisme et auquel ils devraient immédiatement faire face s'ils revenaient aux affaires :
la financiarisation de l'économie qu'a permise l'Acte unique européen ;
le libre-échangisme inégal codifié par l'OMC et prêché par son directeur Pascal Lamy ;
et surtout le système de l'euro qui met l'Etat emprunteur à la merci des marchés financiers.
Tout laisse à penser que la tyrannie du « triple A » s'exercerait sur les socialistes comme sur l'actuel Président de la République, faute qu'ils aient élaboré dans leur tête une stratégie alternative. Reconnaissons à leur décharge que l'entreprise est exceptionnellement difficile.
Le projet socialiste 2012 peut paraître comporter à première vue quelques dispositions méritoires, mais il est plus probable qu'il est destiné à fonctionner comme un leurre.
Le montant des mesures proposées (de 25 à 100 milliards d'euros, selon les estimations) n'est pas finançable dans le cadre actuel du système de l'euro. De surcroît, une lecture attentive montre que les mesures qui seraient décisives ne sont que timidement évoquées, quand, encore, elles le sont.
Le projet socialiste 2012 est muet sur la crise de l'euro. Il n'affronte pas vraiment les problèmes auxquels la gauche victorieuse serait inévitablement confrontée.