silverwitch a écrit:Je ne suis pas vraiment d'accord. Les films de Lynch se veulent plus proches du cinéma de Kubrick que de celui de Polanski. Kubrick nous plonge au moins autant que Lynch dans l'épreuve qu'est la sensation, mais la matière du film ne se résume pas chez lui à cette expérience, mais à un aller et retour entre conscience et inconscience, nous avons à la fois une plongée et la distance qui nous éclaire sur la profondeur de la chute.
L'oeuvre de Kubrick sert un point de vue sur le monde, quel est le point de vue sur le monde du cinéma de David Lynch ? Prenons un exemple. Dans "Orange Mécanique", quand Malcolm McDowell viole la femme de l'écrivain en chantant Singin' in the rain, le film combine jusqu'au vertige la virtuosité esthétique, la contamination de la réalité par le fantastique et surtout confronte le spectateur à l'ivresse, à la jubilation de la violence. Pour autant, par sa construction formelle, le film nous empêche de partager entièrement cette sensation, le double trajet vécu par le personnage principal nous oblige à prendre de la distance, par rapport aux images, par rapport à toute forme artistique même. On chercherait en vain une réflexion aussi passionnante dans toute la filmographie de David Lynch.
Il y a, je crois, une différence fondamentale dans l'approche de Kubrick et celle de Hitchcock ou en dégradé, de David Lynch: les films de Kubrick supposent un spectateur libre, alors que les films de Lynch nous emprisonnent. Pour l'exprimer plus clairement, plus chez Kubrick nous sommes plongés dans l'irréalité, le fantastique, la démence, plus les personnages et les situations sont réalistes. Soit le contraire du cinéma de David Lynch où plus on avance plus les personnages et même toute la réalité se conforme à une imagerie qui est déjà du cinéma. Là où chez le premier la réalité vacille à l'aune de la complexité, chez le second, la réalité laisse sa place au cliché: d'où une morale toujours identique chez Lynch, parce que son monde est en noir et blanc, les femmes y sont brunes ou blondes platine, sur un mode binaire l'apparence s'oppose à la réalité.
J'insiste, mais je crois que c'est une différence de point de vue, de parti pris. Kubrick nous montre la folie de l'extérieur, Lynch nous la fait vivre, ressentir de l'intérieur. Que tu ais le sentiment que les films de Lynch emprisonnent est logique, à partir du moment où il plonge volontairement le spectateur dans cette folie. A priori la folie est plus emprisonnante que libératrice. Tu as avec les films de Lynch, le même sentiment que lorsque tu lis certains romans très durs rédigés à la première personne, comme "American Psycho" de Bret Easton Ellis ou "Un tueur sur la route" de James Ellroy. En lisant ces deux bouquins qui nous plongent dans l'esprit de deux tueurs en série, on a ce même sentiment d'étouffement, de suffocation, de malaise. C'est une mise à l'épreuve.
Le rapprochement avec le cinéma de Polanski est tout aussi maladroit, tant en fait, les deux points de vue sont très éloignés. Contrairement à Hitchcock ou Lynch, Polanski part de la réalité la plus triviale, et c'est petit à petit que la réalité est contaminée par l'étrangeté, à la manière de Kafka. Chez Polanski, le fantastique surgit de l'hyperréalisme, soit d'une attention extrème portée à la réalité qui devient alors totalement iréelle. Impossible d'avoir chez Lynch un dialogue comme dans "Le Locataire" où le personnage incarné par Polanski lui-même se demande jusqu'à quand l'homme est lui-même ou plus exactement identique à lui-même:
" On m'enlève un bras, fort bien. Je dis : moi et mon bras. On m'enlève les deux, je dis : moi et mes deux bras. On m'ôte les jambes, je dis : moi et mes membres. On m'ôte mon estomac, mon foie, mes reins, a supposer que cela soit possible, je dis : moi et mes viscères. On me coupe la tête : que dire ? Moi et mon corps, ou moi et ma tête ? De quel droit ma tête, qui n'est qu'un membre après tout, s'arrogerait-elle le titre de "moi" ? "
Est-ce que tu crois que les fous ont ce questionnement intérieur ? Encore une fois, c'est un choix d'écriture.
De même, il faudrait pour vérifier tout ce qui sépare la complexité de Kubrick au formalisme de Lynch étudier les constructions formelles: "Eyes Wide Shut", par exemple présente une construction d'une grande complexité:
1. Itinéraire nocturne
2. Itinéraire diurne
3. Itinéraire verbal (Bill/Ziegler)
4. Itinéraire verbal (elliptique: le récit que Bill fait à Alice)
À contrario, la construction (quasi identique) de films comme "Lost Highway" ou "Mullholland Drive" est beaucoup plus simple, pour ne pas dire simpliste. Un personnage devient un autre personnage, et le film se construit autour d'une boucle narrative. Bref, je ne veux pas insister une heure sur Lynch, surtout qu'à l'occasion comme on le disait avec Lo, il sait faire du cinéma de manière finalement très classique. C'est Raoul Walsh qui disait quelque chose comme "le seul moyen de tourner une séquence, c'est de montrer au spectateur ce qui va se passer après". Grande leçon de cinéma que Lynch réalise au début de "Lost Highway": au septième plan du film, le personnage de Bill Pullman passe deux fois dans le cadre, son reflet dans le miroir et lui-même sont filmés, en plan serré, de sorte que l'on sait pas qui est le reflet et qui est le vrai Bill Pullman. Ce plan annonce tout le film à venir, un peu comme Kubrick pouvait le faire avec la scène du miroir dans "Eyes Wide Shut". Avec une différence fondamentale qui résume bien le gouffre qui sépare les deux films: chez Kubrick il y a toujours une troisième dimension, celle qui inclut le spectateur, qui propose une fenêtre. Dans cette scène du miroir, il y a non seulement un aller retour entre le corps réel et le reflet, mais le miroir lui-même est encadré dans le décor par des colonnes. Le décor est posé comme décor, et le regard caméra d'Alice donne une troisième dimension, celle du regard. Qui regarde qui ? Cette troisième dimension est celle qui ouvre un gouffre, alors que le film de Lynch se contente d'être malin et paradoxal, emprisonné dans une dualité factice.
Tu sais que je suis davantage "kubrickien" que "lynchien". Je ne saurais du coup faire une analyse plus précise, une exégèse complète de ses films, n'ayant que "Mullholland Drive" en DVD et la série Twin Peaks
