de Nuvo le 21 Sep 2007, 14:50
MCENROE-LENDL, 1984,
LE MATCH LE PLUS BEAU, LE MATCH LE PLUS FAUX
par Benjamin Rassat
MCENROE-LENDL 1984, LE VOILÀ DONC LE GRAND MATCH RÉFÉRENCE DE L’ATTAQUE SUR TERRE BATTUE.
INSCRIT DANS TOUTES LES MÉMOIRES, OBJET DE TOUS LES FANTASMES Y COMPRIS CHEZ LES SPÉCIALISTES,
IL DÉROULE UNE VERSION OFFICIELLE : MCENROE MENANT 2 SETS 0 CONTRE LENDL, UN BREAK DANS LE
3ÈME ET EXPLOSANT APRÈS AVOIR ENTENDU UN BRUIT PARASITE AU BORD DU COURT. MAIS SI ROGER
FEDERER VEUT PUISER QUELQUES ENSEIGNEMENTS DANS CETTE AFFAIRE, IL FERAIT BIEN DE LIRE LES LIGNES
QUI VONT SUIVRE CAR LA CHANSON DE ROLAND NÉCESSITE TOUJOURS D’AVOIR L’OREILLE FINE ET L’OEIL
BIEN AIGUISÉ. REVELATIONS 23 ANS APRES SUR LE PLUS GRAND MYTHE DU TENNIS.
McEnroe en Empereur souverain s’écroulant
sur un coup de pistolet tiré depuis la foule,
voici donc le récit qui reste à ce jour, et malgré
le documentaire minutieux qui lui a été
consacré,” McEnroe-Lendl. Le Crépuscule des
Dieux”, la version la plus connue, la plus
répétée de la fameuse finale de 1984 entre
John McEnroe et Ivan Lendl. Seul problème :
cette version est fausse. L’auteur de ce documentaire
étant celui de ce texte, voici rédigé
pour la première fois la contre-enquête minimum
que mérite ce match légendaire. Elle
s’ouvrira par le témoignage de Pierre Barthes
et de Peter Fleming, le partenaire de double
de McEnroe, sur la même longueur d’onde
concernant les détails avant-coureurs de cette
chronique d’une mort annoncée : « Pendant
toute la saison de terre battue 1984, il fait un
froid de canard. A Hambourg, tout le monde
est frigorifié. Même chose quand on arrive à
Paris, il fait froid pendant les 15 jours. Or cette
année-là, McEnroe décide pour la première
fois de ne pas jouer le double. Il ne joue donc
plus qu’un jour sur deux, à la fraîche et il bat
tout le monde trois sets zéros en se baladant
(NDLA : il perd un set contre Higueras en
quart de finale). Il arrive en finale en s’étant
promené pendant deux semaines. En fait il
n’est pas prêt. Et en finale, il est 14 heures, il
rentre sur le terrain et il fait chaud, il fait très
chaud».
Quand McEnroe et Lendl sortent leurs gaules
ce dimanche 10 juin 1984 sur le central de la
Porte d’Auteuil, la canicule vient en effet de
tomber sur Paris qui va faire de cette chaleur
le vrai ennemi du match avec une incidence
fondamentale sur la carrière des deux champions.
Comme à Hambourg où il a rossé
Lendl 6-3 6-2 et comme depuis 4 mois où il
plane sur le tennis mondial, McEnroe attaque
plein phare le Tchèque dont toute la tactique
consiste à faire sortir l’Américain de sa filière
de jeu en l’obligeant à travailler 3, 4, 5 coups
de plus par échanges. On l’oublie mais c’est
finalement dans ces deux premiers sets que
tout se joue. Malgré la sècheresse du score
(encore 6-3, 6-2), McEnroe doit à un smash
facile raté par Lendl sur son service à 3-2
dans le 1er set et à un pourcentage exceptionnel
de 1er service dans le 2ème set (75% de
premières balles et 89% de points gagnés sur
son engagement) de dominer outrageusement
la partie. Mais il suffit de scruter le visage
rougi du New-yorkais au début du 3ème set
pour comprendre qu’un certain nombre de
rallyes ont sérieusement entamé son capital
physique. Pierre Barthes assis à trois mètres
de l’Américain témoigne : « Je le vois arriver
vers moi, sa chemise est trempée, il prend du
temps pour servir alors que jusque là il était
toujours prêt à enchaîner dès que le point
était fini. Je le vois respirer et je dis à ma
femme « Il est cassé. Il est mort ». Un jeu
partout dans ce 3ème set et voilà l’heure du
fameux incident. La version officielle prétend
qu’il est déclencheur, c’est tout l’inverse : il
est révélateur.
Il y a donc ce fameux grésillement qui émane
du casque d’un preneur de son de la chaîne
CBS abandonné le long de la fosse aux photographes,
McEnroe prétend dans sa biographie
que cela va le faire sortir du match. Il a juste
oublié que ce bruit, il l’entend depuis le début
de la rencontre puisqu’il est venu s’en plaindre
à l’arbitre Jacques Dorfmann dès le premier
changement de côté. Dorfmann, embêté,
lui a fait signe qu’il ne pouvait intervenir sur la
tribune des médias. McEnroe va alors passer
deux sets à entendre ce grésillement sans
que cela ne déclenche d’intervention particulière.
Il mène, se ballade littéralement alors
pourquoi chercher la petite bête ? Mais quand
au début du 3ème set, la chaleur qui monte, la
tension palpable de l’objectif en ligne de mire
et ce début de 3ème set plus accroché où
Lendl ne lâche plus rien viennent se mêler
aux premiers signes de fatigue physique,
quand tout se brouille pour plonger McEnroe -
l’homme qui entendrait une mouche au
23ème rang de la tribune D - dans un état de
paranoïa absolu, une impression d’être
agressé dans sa chaire intime, alors la description
du meurtre de l’arabe que fait Camus
dans L’Etranger prend tout son sens : « Mes
yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de
larmes et de sel. Je ne sentais plus que les
cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement,
le glaive éclatant jailli du couteau toujours
en face de moi. Cette épée brûlante rongeait
mes cils et fouillait mes yeux douloureux.
C'est alors que tout a vacillé ».
McEnroe balance vite un coup droit dans le
filet pour partir au pas de charge vers le dit
casque, le prendre et hurler dans le micro
« Shut up !». Comme il le dira avec humour
dans sa biographie : « Je pense que le réalisateur
de CBS doit être aujourd’hui atteint de
surdité définitive ». L’ironie ne peut masquer
une réalité tragique, bien loin de la pulsion
suicidaire qu’on a coutume de prêter à ce
geste, McEnroe vient de lancer un SOS : il est
en train de se noyer. Si cet appel au secours
ne va pas avoir d’incidence immédiate sur son
niveau de jeu, il va déclencher une contreréaction
très lourde de conséquence. Frustré
par une finale sans suspense qu’il craint de
voir se finir dans les dix minutes, le public
parisien, étonné par cette explosion qu’il
prend pour une nouvelle incartade contre les
photographes, décide de siffler et de lâcher
l’Américain pour soutenir un Lendl qui n’en
attendait pas autant. Sur les deux points
d’après, le Tchèque s’engouffre dans la brèche
et vient au filet pour la première fois du
match, en chaussettes certes mais il gagne
deux points chaleureusement salués par une
foule ravie par un peu de résistance. McEnroe
retourne sur sa chaise fou de rage et explose
sa raquette contre son sac. 2-1 pour Lendl.
Pour la première fois, le Tchèque mène au
score… comme il le fera pendant tout ce set.
Car il faut maintenant l’inscrire en capital
et le crier sur tous les toits : MCENROE N’A
JAMAIS EU DE BREAK DANS LE 3EME SET,
NI MEME MENE AU SCORE. Et il n’a pas non
plus perdu le fil de son tennis. Il raccroche
d’ailleurs facilement à 2-2 et c’est lui qui
s’offre dans la foulée ces fameuses trois
balles de break à 0-40, puis une 4ème sur
avantage. Mais ces quatre balles, il les vendange
de chez Vendange Worlwide Company
via quatre fautes directes sur de longs échanges
où l’asphyxie semble désormais le guetter.
McEnroe est en surrégime. C’est donc
logiquement Lendl qui recolle et qui fait le
break à 3-2 pour l’emporter 6-4 sur une
nouvelle faute directe de McEnroe qui les
multiplie depuis 4 jeux. Voilà pour la réalité
des faits. Un petit détail ne trompe pas, le
pourcentage de 1er service de McEnroe vient
de chuter de 75 à 35% ! Il descendra jusqu’à
28% dans la fournaise du 4ème set. Pierre
Barthes peut boucler la boucle : « Il est
fatigué. Son premier service ne passe plus.
Derrière ça veut dire qu’il a une 2ème balle
avec une volée difficile à jouer, sous le filet.
Ca veut dire que Lendl tire le passing derrière.
La tête est basse, le sang commence à couler.
Comme les taureaux ».
Il est là aussi convenu de parler d’un lent
écroulement de McEnroe. Erreur encore. C’est
en inversant totalement le prisme du match
qu’il faut reconsidérer le 4ème et le 5ème set
perdus tout les deux 7-5 : McEnroe, privé de
première balle, victime d’une insolation et au
bord de l’épuisement, y est héroïque. Hé-ro-ïque
! A bout de force, ne comptant plus que
sur son génie, un peu de bluff et des volées
d’extra-terrestre, il se procure à nouveau un
break pour faire 3-2 dans le 4ème set, puis
un autre pour faire 4-3 dans le 5ème set,
avantages tous deux détruits dans la foulée
par Lendl. Jamais l’Américain n’aura pu
compter sur un matelas de deux jeux
d’avance dans ce match, voilà la morale
d’une histoire que Big Mac aura d’ailleurs mis
des années à accepter avant de lâcher il y a
2 ans une pépite dans le journal 20 Minutes :
« J’ai perdu parce ce que je ne me suis jamais
préparé sérieusement pour ce tournoi ». Et
tout le reste, Roger, n’est que littérature.