Modérateurs: Garion, Silverwitch
Shunt a écrit:J'ai toutefois préféré la "Ligne Rouge" qui est un film beaucoup plus surprenant et moins linéaire. Un film beaucoup plus complexe également. Là, je trouve que pas mal de choses sont un peu "attendues" et "téléphonées", dans le scénario comme dans la symbolique (comme par exemple l'opposition entre la nature virginale du début du film en Amérique, et celle de la nature taillée et modelée par l'homme du jardin "à la française", en Angleterre).

silverwitch a écrit:C'est une simple question de profondeur, Shunt. Au-delà de la linéarité, il faut creuser pour comprendre la thématique extrèmement élaborée du film, or ici comparaison ne fait pas raison: l'histoire de "La Ligne Rouge" se prêtait à la fragmentation et à la distance, dans "Le Nouveau Monde", il faut accepter la confusion (des sentiments notamment) pour découvrir la pensée.
Je prends simplement le premier exemple que tu utilises: l'opposition entre la nature américaine et le jardin anglais à la française. À première vue, voilà une idée simple et mille fois vue. Mais le propos de Malick n'interroge pas seulement "la nature des choses", mais "la perception des êtres devant les choses". Et si pour l'Indien envoyé par le chef de la tribu, la nature est perçue comme inhospitalière, Pocahontas montre dans la séquence suivante qu'il n'en est rien: le jardin devient le terrain d'une partie de cache-cache avec son enfant, et d'hostile le monde devient vivable.
Le jardin n'a pas changé, tout comme l'Amérique se fait tour à tour, abondance et stérilité, non pas que le temps change, mais que l'être au monde des personnages diffère. Pour le reste, tu as raison, le film de Malick fait penser au reste de son oeuvre (comme tous les grands cinéastes et leurs films), mais à bien y regarder les décalages par rapport à "La Ligne Rouge" sont nombreux.
Je ne peux donc que te conseiller une seconde vision, Shunt. Je suis persuadée que le film s'infiltrera en toi et que tu trouveras qu'il ne cède en rien en termes de complexité à son précédent.
Je ne suis pas nécessairement la plus objective concernant le cinéma de Malick, mais je suis heureuse que tu aies malgré tes réserves apprécié ce film, qui est à mon avis le plus grand films américain depuis "Eyes Wide Shut".
Shunt a écrit:Je l'ai tout à fait perçue, notamment à travers la multiplication des éllipses dans le récit (qui se traduit aussi par un montage assez déroutant, avec des enchaînements de plans qui ne sont absolument pas "raccord"). Tout cela est extrêmement bien fait et intéressant, mais réserve assez peu de surprises. Dès le début du film, les enjeux sont clairs, notamment avec ces voix off viennent constamment surligner ce que les images nous ont déjà laisser comprendre (les voix off sont ce que j'aime le moins chez Malick, surtout quand elles sont redondantes avec l'image). Ce qui donne ce sentiment d'"attendu".
Sauf - élément imortant - que c'est la dernière séquence avant sa mort. Je vois plutôt à travers cette scène une forme d'aliénation, une tentative desespérée de renouer avec sa vie d'antan et une forme de pureté originelle (elle joue avec son fils, comme elle jouait avec son frère avant l'arrivée des colons). Sauf que c'est trop tard. Le déracinement l'a tuée (puisqu'elle est emportée par une maladie contractée en Angleterre). Je pense qu'il y a clairement une dimension métaphorique dans cette scène qui fait écho au destin même de l'humanité, qui se rend compte de ce qu'elle a perdu à un moment où il est déjà trop tard pour inverser le cours des choses.
J'avais trouvé la "Ligne Rouge" plus audacieux sur le fond, avec un regard extrêmement pertinent et original. Malick apportait avec ce film une approche assez inédite d'une thématique pourtant mille fois explorée au cinéma. Non pas je trouve le propos du "Nouveau Monde" inintéressant, bien au contraire. Je le trouve très pertinent, très touchant, très beau. Mais il ne m'a pas autant surpris et dérouté que la "Ligne Rouge". J'aime être dérouté, bousculé, surpris par les films que je vois. C'est pour celà que j'adore Kubrick, parce que c'était un cinéaste totalement imprévisible. Il avait un style singulier, sans en être prisonnier, il traitait de thèmes récurrents, sans être redondant. Il nous laissait à l'issue de chaque film avec un immense point d'interrogation au-dessus de nos têtes. Des films qu'i fallait revisionner plus d'une fois pour tenter d'en capter tout le sens, toute la pertinence, sans forcément d'ailleurs y parvenir.
J'aurais pu être de ton avis si Malick n'utilisait pas autant les voix-off, qui sont une sorte de facilité stylistique. Dans le "Nouveau Monde", elles sont heureusement beaucoup plus légères en texte que dans la "Ligne Rouge". Je les trouve un peu inutiles, car elles n'apportent pas d'information supplémentaire aux spectateurs (contrairement aux voix off d'"Orange Mécanique" ou de "Barry Lyndon"). Le jeu, les expressions des acteurs, suffisent pour nous faire comprendre les tourments, les doutes et les rêves des personnages, sans qu'il soit besoin de les surligner. Ca donne un côté un peu "maniéré" au film et ça lui ôte une part de mystère.
Mais comme je l'ai déjà dit, ça ne me rebute pas pour autant, et le "Nouveau Monde" est un film que j'aurais beaucoup de plaisir à revoir, ne serait-ce que pour sa beauté formelle.

Shunt a écrit:Pour en revenir à la "Ligne Rouge", l'usage des voix off m'avait moins dérangé, car il y avait dans ce film, il y avait une sorte d'opposition dialectique entre ce qui était dit et ce qui était montré : réflexion philosophique vs images guerrières. Dans le "Nouveau Monde", ce qui est dit colle un peu trop à ce qui est montré, comme si Malick avait peur du silence. Comme s'il craignait que le jeu des acteurs, l'histoire même qu'il raconte, ne permette pas de capter implicitement ce que les personnages ressentent. Comme si Kubrick avait mis Barry et Lady Lyndon en voix off pendant la magnifique scène de séduction.
Shunt a écrit:On aurait très bien pu comprendre les tourments de Pocahontas, de Smith et de Rolfe sans entendre leur voix intérieure. L'image et même le silence parfois sont suffisamment porteur de sens. C'est ce que j'avais beaucoup apprécié personnellement dans le film "Elephant" de Gus Van Sant, qui véhicule beaucoup de sentiments, de questionnements, d'émotions, sans utiliser de voix-off, sans rien expliciter.

silverwitch a écrit:C'est pourquoi il faut que tu te confrontes à l'ensemble du dispositif, et notamment les voix intérieures qui participent de manière bien plus radicale que dans ses précédents films au projet de Malick. Il ne s'agit pas d'aimer ou de ne pas aimer ce qui n'est qu'un procédé, mais de comprendre à quelle fin il est employé. J'y reviens.
C'est ton interprétation qui est fausse et réduit le film à tes propres stéréotypes (ce qui est si je puis dire un risque que prend l'oeuvre du cinéaste). Cette séquence n'a rien à voir avec une forme d'aliénation, mais est au contraire l'affirmation de la vie.
Reprenons le film: elle meurt (lit vide), un indien par en courant dans le jardin, et on retrouve Pocahontas dans le même jardin, sous la pluie pendant que le bateau qui transporte son fils et son époux file vers l'Amérique.
La fin est un commencement: c'est l'éternité.
Le film nous dit spécifiquement le contraire de ce que tu écris: il n'est jamais trop tard, il n'y a pas de fin, pas de destin de l'humanité.
Ce sont des procédés stylistiques. Que tu les aimes ou pas ne doit pas te priver de t'interroger sur la forme à laquelle elles participent. Chez Kubrick la voix-off est un élément de distanciation, alors que chez Malick la voix intérieure d'un personnage fragmente le récit et nous plonge dans la sensation (et tout le film repose sur cette volonté) de l'un des trois personnages principaux (qui déterminent le rythme spécifique du film).
Autre comparaison avec Kubrick: de par sa forme très spécifique, Malick réduit les dialogues à la portion congrue. Peut-être parce dans son dispositif, le dialogue ne révèle pas autant que la voix intérieure.
Chez Kubrick, la parole est un élément central du dispositif filmique. Dans "Eyes Wide Shut", Tom Cruise est embarqué dans un voyage parce qu'il ne détient pas la Parole, il a le regard et sa femme Alice dispose de la Parole. Ce n'est ni bien ni mal a priori, c'est une question de point de vue. Les deux cinéastes ne veulent pas capter la même chose: Kubrick nous plonge dans un espace mental, celui de l'inconscience quand Malick cherche à projeter le monde, à en faire éprouver la sensation comme si c'était la première et la dernière fois.
Shunt a écrit:Je ne suis pas totalement réfractaire aux voix off. Dans le "Nouveau Monde", je les trouve juste redondantes avec l'image, ce qui n'était pas le cas dans la "Ligne Rouge". Elles viennent souligner des choses déjà perceptible à l'image. Ca alourdit du coup un peu l'ensemble.
J'ai une lecture beaucoup plus pessimiste de la fin de ce film.
Je voyais plutôt dans ce flash-back une explication à la mort de Pocahontas, qui, dans sa vraie histoire, meurt d'une pneumonie après un méchant coup de froid chopé en Angleterre. Ce retour à la nature et à la vie a pour moi quelque chose de mortifère.
Si commencement de l'Amérique il y a, c'est celui de l'Amérique telle qu'on la connaît aujourd'hui, blanche et européanisée, débarrassée des Indiens. A travers l'histoire de Smith et Pocahontas, Malick montre que les sociétés humaines sont incapables d'inventer quelque chose de neuf. Elles ne font que transposer leur mode de vie ailleurs. Et elles se cannibalisent. Pour lui, la rencontre des cultures, c'est l'histoire d'une victoire et d'une défaite. Dès l'arrivée des colons, le destin des Indiens est scellé. Même s'ils sauvent une première fois les colons de la famine, ils savent que derrière d'autres bateaux arriveront. Ils ont le choix entre la mort immédiate - en choisissant la confrontation armée - ou la mort à petit feu, lente mais inéluctable - à travers la colonisation et l'assimilation culturelle.
C'est ce dont semble avoir conscience John Smith en se tenant à l'écart de Pocahontas, en l'empêchant de rejoindre le fort pour vivre avec les Anglais. Car il sait qu'elle y perdra de sa superbe. Il veut aussi préserver ce rêve fugace qu'il a vécu en cotoyant les Indiens lors de sa captivité, mais il sait aussi que cette société indienne qu'il a un temps idéalisé, sera irrémédiablement détruite. John Smith porte déjà en lui une forme de culpabilité occidentale. D'où probablement sa fuite, qui n'est pas seulement liée à son ambition personnelle.
Je ne suis pas d'accord. Quelle est la première manifestation sonore des colons perceptible par les Indiens ? Des coups de haches et des arbres qu'on abat. Malick nous raconte clairement l'histoire d'une destruction. N'oublie pas que ce film nous parle d'un peuple - les Algonquins - qui a quasiment disparu de cette terre, de l'union impossible entre les Amérindiens et les Européens. Je ne pense pas que ce soit tout à fait neutre. La fondation de Jamestown, c'est le point de départ du génocide indien.
La force du "Nouveau Monde", c'est que tout ceci est traité avec beaucoup de distance, sans tomber dans l'écueil du manichéisme, ni dans celui du relativisme.
C'est exactement ce que je reproche en fait. La voix intérieure veut trop révéler, trop surligner. Alors que la force de l'image est tout aussi évocatrice. C'est assez paradoxal de voir un cinéaste, et qui plus est un grand cinéate, ne pas faire confiance au seul pouvoir évocateur de l'image.

silverwitch a écrit:Elles ne sont redondantes qu'en lecture rapide. En réalité, les décalages sont multiples et surtout elles racontent leur propre histoire, elles sont leur propre sujet et ont une fonction musicale de contrepoint (qui n'est pas dialectique ni fragmenté comme dans "La Ligne Rouge").
En fait tu as une lecture beaucoup plus pessimiste de l'ensemble du film, alors que si l'on prend une grille de lecture de ce type (optimiste ou pessimiste), "Le Nouveau Monde" est le film le plus optimiste de Malick. D'abord parce que le personnage Malickien "type", John Smith n'est pas le centre du récit, mais une planète attirée par une autre et qui continue son cours. Dans les autres films de Malick le personnage central est un double de Smith (un personnage en fuite à la recherche d'un Paradis Perdu et qui finit par mourir)
Or ici le film tourne autour d'un sujet central qui touche à l'éternité.
Rien n'indique qu'il s'agit d'un flash-back.
Les images de Malick ne sont pas marquées, et cela en partie grâce à ses outils de collage et aussi grâce aux voix intérieures. Ces voix que tu n'aimes pas trop ici participent à la liberté des images.
Ce que tu écris est très juste et très bien dit, mais un peu abrupt. Dans le film, la rencontre entre deux personnes (trois en fait) est exactement comme la rencontre entre deux cultures. Chaque personne chez Malick est un sujet, un morceau de monde. C'est pourquoi ce thème général l'intéresse: la rencontre entre deux cultures, entre deux conceptions du monde. Ton analyse est lucide, mais elle oublie les sujets.
La culpabilité de Smith n'est pas "occidentale", c'est un personnage en fuite qui court après une illusion.
Il ne sait pas habiter le monde (contrairement à Pocahontas ou à Rolfe d'ailleurs)
il continuera toujours à chercher des Indes, toujours plus lointaines qu'il ne trouvera jamais. C'est ce que lui dit sans amertume Pocahontas lors de leur ultime rencontre.
Smith a eu la possibilité d'une vraie rencontre mais ne peut la saisir et préfère croire à un rêve.
Je partage globalement ton analyse encore une fois, mais je crois que tu surinterprètes un peu la question historique.
Oui et non. Malick nous parle de mondes qui se rencontrent et de ce qui peut en découler: la guerre. La force du film c'est qu'il montre à la fois les ouvertures et les fermetures.
Chaque sujet (et donc chaque peuple) porte en lui sa conception du monde et sa manière d'y vivre. Il suffit de repenser à la confrontation qui précède l'attaque du fort: chacun a de bonnes raisons et l'incompréhension des occidentaux qui fuient une tyrannie est défendue. Un personnage dit: "La Terre est à ceux qui la cultivent". Cette phrase est vraie pour lui mais ne l'est pas pour la tribu indienne. Chez Malick la morale est indécidable.
Shunt a écrit:Je trouve au contraire qu'il y a beaucoup de similitudes entre le soldat Witt de la "Ligne Rouge" et John Smith. Deux esprits rebelles, à la recherche d'un Paradis Perdu et qui finissent par sacrifier leurs rêves. Witt se sacrifie pour permettre à son unité d'échapper aux Japonais. Smith, lui, se sacrifie en espérant donner une chance à Pocahontas d'échapper à son destin. Beaucoup ont vu à travers Smith un doux rêveur égoïste. C'est un idéaliste, certes, mais aussi un type totalement désabusé par les siens, par son monde.
Pour moi le sujet central, c'est la figure métaphorique de Poncahontas qui incarne à la fois l'histoire de son peuple et celle de sa terre.
Il faut que je la revois. Tout dépend si l'image de sa disparition du lit évoque sa mort (dans ce cas là, il s'agit d'un flash-back), où si elle disparaît du lit pour aller retrouver la nature et mourir (dans ce cas là, ce n'est pas un flash-back). Si on se réfère à la vraie histoire, Pocahontas est morte près de Gravesend sur le chemin du retour vers l'Amérique. Comme dans le film, la voix de Rolfe fait référence à Gravesend, le lieu où effectivement la vraie Pocahontas est mort, je pense que la séquence du jardin à la française est un flash-back.
Dans "Trois Enterrements" de Tommy Lee Jones, tu retrouves dans la première partie du film la même liberté des images (ou le passé et le présent s'entrecroisent), sans effet de transition au montage, ni voix off pour accompagner, et ça marche plutôt bien, même si c'est assez déroutant au départ.
Les sujets evidemment sont tout aussi importants, de part leur caractère métaphorique, voire parabolique. Ils incarnent plus qu'eux mêmes. Ils incarnent un peuple, une civilisation, une culture, avec leurs croyances, leurs rêves, leurs espoirs, et leurs déceptions.
Lors de son retour au fort, il est tout de même répugné par son peuple, par sa propre culture, par sa civilisation, dont il semble percevoir la capacité destructrice et "désenchanteresse".
Pocahontas et Rolfe l'habitent, mais à quel prix ! Ce sont deux fantômes qui se sont unis pour panser leurs plaies. Rolfe s'est rapproché de Pocahontas "parce qu'elle a perdu quelqu'un elle aussi". Quant à Pocahontas, elle avait besoin de quelqu'un "qui a bon coeur" pour la protéger. Elle ne l'aime pas et en souffre (notamment lors de la scène de la demande en mariage). D'ailleurs quand elle apprend que Smith est toujours en vie, elle envisage de quitter Rolfe. Ils vivent dans un espace clos, à l'écart du monde, replié sur lui-même, et "cultivent leur jardin" pour "chasser l'ennui, le vice et le besoin", comme l'écrivait Voltaire dans Candide. La culture du jardin (terrestre), c'est aussi le symbole du renoncement au jardin d'Eden (céleste), donc à une certaine forme d'idéalisme et de rêverie.

silverwitch a écrit:Oui, c'est exactement ce que je disais. Witt et Smith sont des doubles, enfin plus spécifiquement des compagnons. Tout comme les personnages principaux de "Badlands" (Martin Sheen) ou des "Moissons du Ciel" (Richard Gere).
C'est bien la figure de Pocahontas qui représente le sujet central du film, mais ce n'est pas l'histoire de son peuple ou de sa terre.
Le film dit avec précision la figure que représente ce personnage: l'arbre aux branches cassées qui s'élève vers le ciel (l'allégorie est révélée à Pocahontas par une occidentale). Le film dans des plans très proches de l'imaginaire de John Ford nous montre ce qu'il faut voir: Pocahontas filmée en contre-plongée les bras ouverts vers le ciel. Plantée dans la terre, elle lève ses bras vers le ciel, vers la lumière. Elle nous montre comment habiter le monde.
Oui, mais parce qu'il est absent au monde. Il n'est pas vraiment présent ni avec Pocahontas (est-ce un rêve) et pas plus qu'au fort où il est habité par la conscience du passé immédiat.
C'est ton analyse qui me paraît bien réductrice ici. Ils habitent le monde, sans résignation et ne fuient pas le monde.
Et l'expérience du couple Rolfe-Pocahontas est une autre vision de l'amour (n'oublie pas la retrouvaille du couple après la dernière rencontre entre Smith et Pocahontas).
Reprenons, à la manière de Terrence Malick:
Smith est la figure décrite par Nietzsche dans "Le Gai Savoir": "Nous autres, sans patrie" et qui poursuit dans "Zarathoustra": "Du haut de toutes les montagnes, je regarde pour m'enquérir de patries et de terres natales. Mais je n'en ai trouvé nulle part [...] Je suis chassé des patries et des terres natales". C'est cela que signifie chez Malick la notion de "Paradis perdu": l'homme cherche un lieu pour habiter le monde et ne parvient à le rejoindre, sinon un bref moment qui persiste ensuite comme un songe.
Habiter le monde, la patrie, la maison de l'être tout cela est la question centrale du cinéma malickien. Et dans sa pensée cinématographique, tout est ordonné par un archaïsme: "le séjour de l'homme est celui du divin".
Et cet archaïsme se forme par le cercle (Ring) ou plus véritablement un enlacement croisé qui est une tétrade cosmique: TERRE-CIEL / DIVINS-MORTELS.
Heidegger (le philosophe qui inspire l'oeuvre de Malick qui le traduisit en anglais) écrit de manière un peu alambiquée la clef de l'ambition dont je parle:
"La pensée travaille à construire la maison de l'Etre, maison par quoi l'Etre, en tant que ce qui joint, enjoint à chaque fois à l'essence de l'homme, conformément au destin, d'habiter dans la maison de l'Etre. Cet habiter est l'essence de l'être-au-monde".
Smith ne peut habiter le monde, parce qu'il est sans patrie et fuit aléatoirement la Terre pour l'Univers et le Monde pour le moi. Pour Malick comme pour Platon, la pensée est l'expérience qui permet aux mortels de retrouver le chemin qui conduit chez eux. Par extension, penser c'est venir au monde, c'est éprouver la séparation, le deuil, la mort pour ressaisir dans leur présence initiale, les choses elles-mêmes.
Pocahontas par nature et par expérience habite le monde. Elle a compris que le monde n'est pas à façonner, à modifier mais simplement à penser dans sa gratuité. Elle n'est pas soumise ou résignée, mais elle accepte avec confiance: elle laisse le monde être ce qu'il est et par essence, elle est partout chez elle. Pocahontas est ce qui unit, ce qui joint.
Le film dans sa totalité est pour Malick l'oeuvre du potier, c'est un vase: dans le film qui peu à peu prend forme se tiennent déjà la pluie du Ciel et l'argile de la Terre. Et c'est encore Heidegger qui révèle la symbolique globale du film:
"Dans la floraison d'or de l'arbre règnent Terre et Ciel, Divins et Mortels. Leur cadre uni est le Monde".
Shunt a écrit:Je viens de les commander en DVD. Preuve que j'apprécie quand même Malick.
Oui, mais l'arbre finit par être déraciné. C'est tout le sens de cette séquence dans le jardin à la française. Pocahontas est comme une plante sauvage qui ne peut repousser dans un petit jardin étriqué et qui meurt. Même si un arbre grimpe vers le ciel, il n'a pas vocation à être éternel. L'arbre est un symbole de vie pas d'éternité.
Oui c'est vrai. Smith, bien qu'idéaliste et contemplatif, est un perosnnage anti-épicurien. Il ne peut profiter de l'instant présent. Il se projette irrémédiablement vers l'avenir, il est obsédé par la conséquence de ses actes. C'est un type angoissé, qui vit dans une sorte de peur permanente. Une peur de lui-même surtout, ce qui l'empêche effectivement de vivre, au sens, comme tu le dis, "d'habiter" le monde.
Ils vivent tout de même à l'écart. Chez Pocahontas, il y a beaucoup de tristesse au quotidien. Malgré tous ses efforts, elle n'a pas oublié Smith (voir sa réaction lorsqu'elle apprend qu'il n'est pas mort). Elle vit dans une forme de déni, qui va jusqu'à la négation de son "indiennitude" (pardon de faire dans le néologisme ségolénien) et d'elle-même. Il y a une scène furtive particulièrement significative de son état d'esprit, lorsqu'elle s'assoit avec Rolfe et qu'elle tire sa robe pour cacher ses genoux. Elle, qui gambadait librement à demi-nue dans la nature avant l'arrivée des colons, est devenue une vraie puritaine, une Européenne. Elle a nié sa culture pour en épouser une autre. Dans la ferme de Rolfe, rien ne vient évoquer sa vie passée. Ce sont ses retrouvailles avec Smith qui vont la libérer. D'ailleurs la séquence est assez évocatrice. Smith est face à elle, à la lumière, dans le jardin. Pocahontas, filmée de dos, est encore dans le château, telle une ombre. Ses retrouvailles avec Smith la font littéralement sortir de l'ombre. Ce n'est qu'à ce moment, lorsqu'elle a réellement compris ce qu'il lui était arrivée, qu'elle renoue avec ce qu'elle était au début du film, qu'elle parvient à concilier en elles les deux cultures, indienne et européenne. Mais ce ne sera qu'un bref moment, une sorte de chant du cygne (dans la scène finale du lac, on peut d'ailleurs la percevoir comme un cygne).
Oui, c'est une autre vision de l'amour, mais Pocahontas ne le comprend réellement qu'en revoyant Smith en Angleterre. C'est là qu'elle mesure qu'elle poursuivait comme lui une chimère, un mirage. Que l'amour, ce n'est pas seulement un torrent passionnel indompté, mais que ça peut aussi quelque chose de posé, de doux, de sage.
C'est l'essence même de la légende de Pocahontas. L'un des mythes unificateurs et fondateurs des Etats-Unis. Il a même son pendant masculin, avec celui de Samoset et Squanto, qui a donné naissance à la tradition de "Thanksgiving". Ces mythes symbolisent le trait d'union que tu évoques entre les cultures et une certaine forme d'harmonie. Mais ces mythes occultent la réalité, à savoir qu'il n'y a pas eu union des peuples en Amérique, mais destruction d'un peuple et d'une culture par d'autres.
Malick se réapproprie le mythe de Pocahontas, en faisant de ce personnage une figure positive, presqu'exemplaire. Modèle d'humanité, de douceur, de compréhension, de générosité, de désintérêt. Presqu'une figure prophétique. Mais il s'attaque également au mythe de Pocahontas, notamment celui de l'harmonie entre Blancs et Indigènes, qui, dès le départ, est impossible. La mort brutale de Pocahontas, annonciatrice de celle de son peuple, vient rappeler que l'union entre colons et colonisés relève de l'utopie, même avec les meilleures intentions du monde.
Cette symobolique, c'est celle surtout qui est incarnée par le personnage de Pocahontas. Mais Pocahontas meurt. Sa mort marque la fin d'un rêve, d'une utopie... celle aussi d'un peuple. Certes, Pocahontas meurt mais reste éternelle, puisque son histoire lui a survécu. Ca c'est la vision optimiste. La vision pessimiste, c'est que Pocahontas n'est plus qu'un souvenir, une image fugace de ce paradis perdu qu'était l'Amérique pré-coloniale. C'est la double interprétation que tu peux faire de la séquence finale du film. L'image de l'indien, figée dans le tableau, dans sa représentation, tel un vieux souvenir ou une "espèce" disparue. Et juste après, celle de l'Indien qui s'enfuit dans le jardin, comme s'il cherchait à s'échapper du tableau, donc de son destin. De même, les dernières images montrant les cours d'eau et les arbres de Viriginie. Est-ce une ode à la toute puissance de la nature et de l'esprit, ou les derniers vestiges d'un monde perdu ? Je pense que Malick laisse volontairement la question en suspens.

silverwitch a écrit:Dans le film de Malick, la mort de Pocahontas n'est pas une fin, mais le retour à l'origine, un éternel recommencement. Sa parole nous aide à voir le monde comme si c'était la première fois, elle nous renvoie vers l'origine.
Et le film peu à peu se libère des subjectivités pour nous offrir de revoir le monde pour la première fois, comme à l'origine dans sa gratuité et sa beauté, son silence enfin. Tu peux trouver exactement le même principe à l'oeuvre au début et à la fin de "La Ligne Rouge".
Heidegger écrit:
"Et si l'auroral était toujours au-delà de tout crépuscule, si même, la prime aurore dépassait, et de loin, l'ultime déclin ?"
Et c'est dans ce retour vers l'origine (la musique s'arrête à son tour) que se dévoile la conclusion du film. C'est toujours l'aurore du monde, et ce monde nous est offert à condition que nous acceptions de le penser, c'est à dire de le voir dans sa simple présence, sa gratuité. Le monde n'est pas à sauver, puisqu'il suffit de le voir pour la première fois: il est toujours recommencé.
Silverwitch

Shunt a écrit:* le monde est encore là, le monde est encore à habiter, prenons en conscience avant du subir à notre tour le sort des Amérindiens.
Shoemaker a écrit:Lorsque j'avais 12 ans, autant dire il y a 100 000 ans, j'ai vu un film americain dont je n'arrive pas a retrouver la trace.
La guerre mondiale (la 2eme), des soldats americains rentrent au pays en permission, on leur fait passer un bon moment en leur faisant rencontrer des stars d'Holywood, lesquelles, si je me souviens bien, jouent leur propre role. C'est a dire qu'elles gardent leur vrai nom dans le film. Un des soldats se lie d'amitie, puis d'amour, avec une de ces stars, supra hyper belle, etc. Un amour impossible, cela va de soit. La nana s'appellait, si mes souvenirs sont bons, Joan quelque chose. Mais pas sur.
Ets ce que ce film (tres patriotard, bien sur, et certainement tres mauvais, tres guimauve) vous dit quelque chose ?

Madcad a écrit:Shoemaker a écrit:Lorsque j'avais 12 ans, autant dire il y a 100 000 ans, j'ai vu un film americain dont je n'arrive pas a retrouver la trace.
La guerre mondiale (la 2eme), des soldats americains rentrent au pays en permission, on leur fait passer un bon moment en leur faisant rencontrer des stars d'Holywood, lesquelles, si je me souviens bien, jouent leur propre role. C'est a dire qu'elles gardent leur vrai nom dans le film. Un des soldats se lie d'amitie, puis d'amour, avec une de ces stars, supra hyper belle, etc. Un amour impossible, cela va de soit. La nana s'appellait, si mes souvenirs sont bons, Joan quelque chose. Mais pas sur.
Ets ce que ce film (tres patriotard, bien sur, et certainement tres mauvais, tres guimauve) vous dit quelque chose ?
Il s'agit probablement de "Hollywood Canteen" et de Joan Leslie.
The Hollywood Canteen existait vraiment à l'époque grâce à une initiative de John Garfield et Bette Davis et de l'aide entre autre de la Warners Bros. Le soldat en permission pouvait y boire un drink servi par Barbara Stanwick et danser avec Joan Crawford.
http://www.imdb.com/title/tt0036922/
Shunt a écrit:J'ai enfin vu le "Nouveau Monde" de Mallick. C'est un très beau film sur la forme, comme toujours chez lui. Chaque plan est magnifiquement composé et magnifiquement éclairé. C'est un régal pour les yeux. L'histoire est assez poignante et émouvante, la symbolique sur les rapports entre l'homme et la nature, sur le choc des cultures, est également très intéressante.
J'ai toutefois préféré la "Ligne Rouge" qui est un film beaucoup plus surprenant et moins linéaire. Un film beaucoup plus complexe également. Là, je trouve que pas mal de choses sont un peu "attendues" et "téléphonées", dans le scénario comme dans la symbolique (comme par exemple l'opposition entre la nature virginale du début du film en Amérique, et celle de la nature taillée et modelée par l'homme du jardin "à la française", en Angleterre). Il y a aussi pas mal de "redites" avec la "Ligne Rouge", notamment au début (les indigènes qui nagent sous l'eau, insouciants, tel l'enfant dans son liquide amniotique avant de naître ; le personnage de Smith - prisonnier en câle pour avoir contesté son supérieur - qui fait écho à celui du soldat Witt dans la "Ligne Rouge").
Ce sentiment est peut-être lié au fait que le film part d'une histoire assez connue, celle de Pocahontas et de John Smith, ce qui fait qu'on sait déjà plus ou moins dans quel sens ça va et comment ça va se finir, même s'il s'agit là d'une version extrêmement romancée (l'histoire d'amour entre Pocahontas et Smith tiendrait davantage de la légende que de la réalité historique, Smith était en plus un type beaucoup plus sombre, extrêmement brutal, qui n'avait pas hésité à noyer des enfants amérindiens et à égorger des femmes).
Bon, ça reste un bon film, j'ai passé un bon moment. Mention également à la magnique Q'orianka Kilcher qui irradie le film de toute sa classe... Mais au final je suis quand même un peu déçu.
Seb a écrit:J'ai beaucoup aimé aussi. Et s'il fallait lui faire un reproche, celui d'être peut-être un peu trop hollywoodien.



François a écrit:Tant de messages dans la section "Cinéma", je pensais que c'était pour parler de la sortie imminente et éminente de Taxi 4.


Xave a écrit:Je suis allé voir INLAND EMPIRE hier soir... C'est très complexe, je ne saurais en faire une grande analyse d'autant qu'il est assez difficile à décrire...
Disons pour commencer que c'est du Hardcore Lynch, une sorte de transe hypnotique qui demande d'être dans un état d'esprit un peu spécial.![]()
C'est très curieux, parce qu'à des moments, on se dit qu'il en fait trop, à d'autres, sans que la séquence ne soit fondamentalement différente de l'autre, il vous prend aux tripes, et la séquence finale vous met dans un état d'esprit totalement différent de celui dans lequel vous étiez 5 minutes avant...
J'ai préféré Lost Highway et Mulholland Drive, mais INLAND EMPIRE est assez troublant, au final.
Cyril a écrit:schumi84f1 a écrit:comme je leur avais promis j'ai emmené mes petits neveux voir Taxi 4
c'est......
... pour les Marseillais


schumi84f1 a écrit:Cyril a écrit:schumi84f1 a écrit:comme je leur avais promis j'ai emmené mes petits neveux voir Taxi 4
c'est......
... pour les Marseillais
disons que le taxi qui dépose Cissé sur le rond central du vélodrome, c'est sympa

Ouais_supère a écrit:Ce forum est dans un état...

Utilisateurs parcourant ce forum: Ahrefs [Bot] et 6 invités