Nuvo a écrit:Silverwitch a écrit:
Toutes les censures (ou plus exactement toutes les pressions sociales) ne se valent pas. J'expliquerais volontiers pourquoi, mais tu ne m'y encourages pas beaucoup.
Je partage ce que tu as dit avant. Mais la remarque de Marlaga sur
le "deux poids, deux mesures" ne me semble pas dénuée d'intérêt.
Je veux bien que tu continues

Je souligne parce que c'est le point central: discriminer est indispensable. Comme je l'ai écrit dans ma réponse précédente, je n'oppose pas une forme d'indignation morale à l'affaire qui nous occupe ici, je fais une analyse politique. La morale possède intrinsèquement une visée universelle, elle répugne à trier, cela vaut pour tous. D'où un fourvoiement intellectuel: cette censure est odieuse, donc je condamne toute censure au nom d'un principe d'une liberté d'expression universelle sans bornes. Ce n'est pas mon propos. La liberté est un pouvoir, une liberté sans bornes est tyrannique. De même, je ne suis pas opposée au principe de la censure. La censure a un grand avantage, elle prend les paroles, les écrits ou les oeuvres de l'esprit au sérieux. Elle reconnaît que les mots exercent aussi un pouvoir ou même dirigent les consciences et en retour contribue à rendre visible l'idéologie du pouvoir et le pouvoir lui-même. Beaucoup en sont conscients, les crayons aussi sont des armes.
Ce n'est pas seulement la dissolution de la frontière entre le privé et le public, ce n'est pas le conformisme social et médiatique. Dans cette affaire, se rencontrent les traits du totalitarisme libéral incarné: ce qui est mis en cause chez cette jeune chanteuse n'est pas ce qu'elle chante, mais la confusion entre ce qu'elle a dit et ce qu'elle est ou serait. Elle a tenu des propos politiques critiques envers le pouvoir (action), elle est un ennemi de l'intérieur par son origine, son voile (être, essence). D'où un glissement, tout musulman est vu comme un ennemi potentiel, tout immigré, enfant ou descendant d'immigré est vu comme une menace à l'identité nationale (s'il est noir ou arabe), toute femme qui porte le voile est assimilée à une islamiste, et par un ultime glissement à une terroriste potentielle.
On aperçoit dès lors la dimension idéologique concrète du totalitarisme libéral. Le mécanisme totalitaire n'est pas neutre ou abstrait, il piège par la peur, l'intelligence et le désir. Pour mettre en place ce piège, il faut accélérer le conformisme, quitte à taper très large (les "me too"). Ce conformisme est nécessaire, chacun doit rester à sa place, chacun doit se surveiller et surveiller son voisin, grâce aux dispositifs de surveillance généralisés par la modernité techno-médiatique triomphante. Mais cela ne suffit pas: il faut un nous et un eux, une identité et un ennemi. Qui nous menace ? Pour résumer, celui qui n'est pas comme nous, car il ne nous ressemble pas et ne partage pas ce qui nous relie, ce qui est sacré à nos yeux. Cette double remise en cause est importante, sinon on manque une partie, la partie identitaire. Si l'on manque une partie, je crois qu'on manque le tout.
Le totalitarisme libéral possède une dimension abstraite (les mécanismes de contrôle, la dissimulation du pouvoir) et une dimension concrète, l'idéologie au pouvoir. Un pouvoir totalitaire a besoin de moyens et d'une fin. Cette triste affaire révèle les deux.