ArrêtsurImages.net a écrit: enquête le 19/07/2013 par la rédaction
Pillage et caillassage à Brétigny : Le Point publie un document "exclusif" des CRS... mais ils ne sont arrivés qu'1h30 après les premières scènes décrites
Que s'est-il passé dans les minutes qui ont suivi le déraillement du train Paris-Limoges en gare de Brétigny-sur-Orge ? Pour certains, des victimes ont été dépouillées et des forces de l'ordre ont été caillassées par des individus "venus des quartiers voisins". Pour d'autres, il n'y a eu que des "actes isolés" et aucun pillage. Une semaine après la catastrophe, Le Point relance la polémique avec un "document exclusif" émanant de la direction centrale des CRS. Sauf que ces derniers seraient arrivés bien après les "pillages" présumés. Retour sur la chronologie de la soirée du 12 juillet."Des scènes de vol et de caillassage ont bien eu lieu". Une semaine après l'accident ferroviaire de Bretigny-sur-Orge, Lepoint.fr s'est procuré un document "exclusif" censé prouver qu'il y a bien eu des "jets de projectiles" et des "vols sur les victimes du déraillement du train". D'après ce document "confidentiel" de la direction centrale des compagnies républicaines de sécurité (DCCRS), à l'arrivée des deux sections de la CRS 37-Strasbourg venues de la zone de Meaux, les CRS ont dû "repousser des individus, venus des quartiers voisins, qui gênaient la progression des véhicules de secours en leur jetant des projectiles". Pire : "Certains de ces fauteurs de troubles avaient réussi à s'emparer d'effets personnels éparpillés sur le sol ou sur les victimes", indique la note, citée par Lepoint.fr.
Le récit contredit la version des autorités et des secouristes. Interrogé par l'AFP au lendemain du drame, le directeur de la communication de la Croix-Rouge, Jean-François Riffaud, avait assuré que tout s'était bien passé : "Nos équipiers n'ont rencontré aucun problème avec des badauds. Il n'y a pas eu d'agressions, nous avons travaillé de façon tout à fait normale". Du côté des autorités, le ministre des transports Frédéric Cuvillier avait minimisé les incidents sur Itélé en évoquant des "actes isolés" et en assurant ne pas avoir eu connaissance "de victimes dépouillées". Interrogé une semaine après les faits par Le Point, Luc-Didier Mazoyer, le directeur départemental de la sécurité publique de l'Essonne maintient la version officielle : "J'étais sur place, il y a certes eu des tensions pour repousser des individus, mais je n'ai vu ni scène de pillages ni violences urbaines". Comme l'indique Le Point, les autorités ont simplement reconnu que le téléphone portable d'un urgentiste du Samu avait été volé. Une plainte a été déposée et un suspect, âgé de 16 ans, aurait été arrêté et reconnu par l'urgentiste.
Et les pillages des victimes accompagnés de caillassages des CRS ? Comme nous vous l'avons raconté,
plusieurs témoignages évoquaient ces incidents. Au-delà des témoignages anonymes, d'autres étaient plus précis. Comme celui de Nathalie Michel, du syndicat de police Alliance : "A 17 heures 30, alors que nos collègues interviennent, ils voient un groupe de jeunes qui approchent et qui semblent porter secours aux victimes. Très rapidement, ils se rendent compte que ces individus sont présents pour dépouiller les victimes et notamment les premiers cadavres", a-t-elle expliqué le soir du déraillement sur Europe 1.
Trois jours plus tard, un autre syndicat, classé à gauche, UNSA-Police, avait confirmé ce récit au Monde : "certains individus des cités avoisinantes sont venus pour profiter de la détresse des voyageurs et faire leurs bagages. C'est ce qu'ont vécu nos collègues", a expliqué Christophe Crépin (UNSA-Police). Une version démentie dans cet article du site
Essonneinfo.fr dont le rédacteur en chef, Julien Monnier, était présent sur place.
Le Monde prend ses distances avec le rapport des CRSLe document que s'est procuré Le Point est-il de nature à trancher entre les différents récits ? Le Point indique qu'il s'agit d'un "rapport de synthèse des affaires marquantes du 10 au 16 juillet de la Direction centrale des compagnies républicaines de sécurité (DCCRS)". Le Monde, qui s'est procuré le même document est plus précis : les passages cités par Lepoint.fr seraient extraits de CRS hebdo. Une publication décrite par le quotidien de la manière suivante : "Chaque semaine, sous le nom de "CRS Hebdo", la DCCRS fait remonter de chaque compagnie les "actes de courage et de dévouement", les opérations d'ordre public, de violences urbaines et de sécurité routière". Et Le Monde de souligner que "les rapports locaux sont synthétisés, mais ils restent bruts : aucune enquête n'est réalisée". Quel crédit accordé à ce document issu de la DCCRS ? Pas grand chose selon un journaliste du Parisien, édition Essonne. [url]Sur twitter[/url], il laisse entendre que les CRS, venus de Meaux, n'auraient pas pu assister au pillage de victimes :
Sébastien Morelli @sebmorelli
#Brétigny Les CRS sont arivés 1h30 après les faits. Leur synthèse ferait état de ce qu'ils ont entendu, pas de ce qu'ils ont vu.
En réalité, pour bien comprendre pourquoi différents récits circulent, il faut revenir à la chronologie détaillée de cette soirée du 12 juillet. Le train Paris-Limoges a déraillé à 17h14. Le témoignage de la syndicaliste d'Alliance, évoquant des cadavres en train d'être dépouillés, raconte une scène qui aurait lieu juste après l'accident, vers 17h30. Des cadavres dépouillés ? Le Monde, qui a interrogé des témoins, n'emploie pas ce terme mais explique que ces témoins "décrivent, dans les minutes qui ont suivi l'accident, des comportements douteux et une grande confusion". "Beaucoup de jeunes qui se trouvent sur les voies – certains pour aider les victimes – sont repoussés par la police et les pompiers de manière assez ferme. Les esprits s'échauffent, et les incidents se déplacent dans le parking couvert adjacent. Des pierres sont envoyées", raconte le quotidien.
"Comportement douteux", "pierres envoyées" ? Joint par @si, le journaliste d'EssonneInfo.fr, Julien Monnier, assure ne pas avoir recueilli de témoignages similaires. Lui-même sur place, il n'a pas assisté à de telles scènes. Mais il n'est arrivé que quarante cinq minutes après le déraillement, au moment où la gare était bouclée par la police. Il est 18h. Heure à laquelle les CRS ne sont toujours pas sur les lieux. Et pour cause : une source préfectorale, interrogée par l'AFP, explique qu'une "première moitié de la CRS 37 dont l'intervention est relatée dans le document révélé jeudi par Le Point et auquel l'AFP a eu également accès, est arrivée vers 19h00 soit une heure et demie après l'arrivée des premiers secours qui étaient sur place entre 17h25 et 17h30". Autrement dit, selon cette source, "Ca ne colle pas" avec la description "de scènes de pillage qui n'existent pas". Et la seconde partie de la CRS est arrivée à 20h23". Conclusion ? "On n'exclut pas qu'il y ait eu un vol ou deux, ici ou là. C'est à l'enquête de le déterminer mais les scènes de pillage n'existent pas", a affirmé la source préfectorale à l'AFP.
Quant au caillassage, deux versions circulent : celle du parking à 17h30, et celle d'après 19h, quand les CRS ont fait reculer le barrage qui bouclait la voie d'accès principale à la gare. Mais là encore, les mots employés par les uns et les autres ne sont pas les mêmes. "Il y a eu quelques projectiles à la marge de la marge mais ça ne rentre pas dans la définition d'un caillassage", nous assure Julien Monnier, d'EssonneInfo.
Sur la base du rapport des CRS, si les scènes de caillassage sont possibles, celles de pillages de victimes ne le sont donc pas, étant donné que les CRS sont arrivés bien après. Le Point avait-il vérifié les horaires ? L'un des auteurs de l'article est bien connu des @sinautes. Il s'agit de Jean-Michel Decugis, l'auteur de l'enquête du Point
sur "la femme de polygame"... qui s'appelait Adbel. Abdel, un fixeur, avait piégé le journaliste du Point pour démontrer que les journalistes ne faisaient pas les vérifications nécessaires quand ils enquêtent sur la banlieue.
Joint par @si pour ce nouveau "scoop", Decugis nous indique que "dans le rapport des CRS, il n'y a pas marqué à quelle heure ils sont arrivés". "Je ne pense pas que dans leur synthèse, les CRS s'amusent à raconter des trucs sur lesquels ils ne sont pas intervenus", nous assure-t-il. Oui, mais Le Monde dit que ce n'est pas une enquête. "Bien sûr que ce n'est pas une enquête, c'est une synthèse, mais à partir des constatations faites. Pour moi, c'est très fiable". Mais si la gare était bouclée à 18h et qu'ils ne sont arrivés qu'à 19h, ils n'ont pas pu voir des victimes dépouillées dans les premières minutes ? "A voir", répond Decugis.
"Je ne comprends pas pourquoi vos confrères s’excitent autour de cette histoire"A voir donc. Mais comment la direction centrale des CRS peut-elle être aussi affirmative dans son "rapport" si elle n'a pas pu assister aux scènes de pillages des premières minutes ? @si a contacté la DCCRS. Le bureau du directeur, Philippe Klayman, nous a directement renvoyé vers le SICOP, le service d'information et de communication de la police nationale. Et c'est peu dire que ce dernier n'a pas été plus loquace : nous indiquant juste que les seules personnes habilitées à "communiquer sur ce rapport se trouvaient au parquet de l'Essonne". A Evry, c'est Béatrice Angelelli procureure adjointe qui est en charge de l'enquête sur les pillages et les caillassages, tandis que l’un de ses homologues s’occupe lui de l’enquête préliminaire pour homicide involontaire sur l’accident proprement dit. Sur ce volet, là, une information judiciaire sera ouverte dans les "tous prochains jours". Concernant les pillages et caillassages, les choses sont beaucoup plus floues. "Nous sommes encore dans une phase d’enquête. Nous sommes dans la vérification avec les caméras de vidéos surveillance et les auditions des personnes qui auraient pu assister à ces faits", confie Angelelli à @si. Toutefois, la procureure adjoint semble prendre – un peu - ses distances avec le rapport de la DCCRS. "Je ne comprends pas pourquoi vos confrères s’excitent autour de cette histoire, il faut bien avoir en tête que le temps judiciaire n’est pas le temps médiatique et qu’avant de communiquer, il faut vérifier". Selon toute vraisemblance, le parquet reprendra la parole sur le sujet dans le courant de la semaine prochaine, et pour le moment, toutes les options - classement sans suite ou ouverture d’une information judiciaire - sont encore d’actualité.
Par Sébastien Rochat et David Medioni