Cortese a écrit: Je me demande si ta vision n'est pas un peu déformée par ton expérience de l'islam chiite.
Mon expérience de l'islam chiite est très parcellaire, j'ai été élevée par une mère dont les parents étaient de confession juive, convertis au catholicisme, et un père athée militant communiste.
Cortese a écrit:Tous les Etats arabes modernes ont peu ou prou adopté le kémalisme. Même les luttes de libération nationale ont été organisé au fond, sur le modèle kémaliste. Je revois encore mon cousin (Mustapha Kamal !) dessiner à la sanguine un magnifique portrait d'Atatürk pendant cet atroce printemps 62 où nous étions enfermés en famille pendant la terreur fasciste de l'OAS. Mon cousin a subitement disparu après avoir terminé son portrait. Je n'avais que dix ans et je n'étais évidemment pas informé des affaires des grands. Il avait été évacué vers Tunis par le FLN et de là il a rejoint une école militaire égyptienne (chez Nasser le kémaliste) puis de là la base aérienne de Tachkent en URSS où il a commencé à voler sur Mig15. Je suis extremement pessimiste à l'idée d'une réforme du sunnisme politique, c'est un système idéologique verrouilé à triple tour et à mon avis Erdogan est en train de démanteler toutes les barrières établies par Ataturk pour empêcher le retour de la tyrannie à côté de laquelle (et j'en parle d'expérience) la pire dictature militaire passerait pour une organisation scoute.
Je suis très attachée au Kémalisme qui a permis la transformation de la Turquie en État-nation moderne. Mais cette transition est imparfaite, notamment en raison du rôle confié à l'armée (j'appelle ça du militarisme institutionnalisé). La Turquie sera fidèle aux principes révolutionnaires kémalistes, en trouvant le moyen de les laïciser (de passer d'une obéissance religieuse, aveugle à une vision critique raisonnée). Je pense donc, à rebours, que l'entreprise d'Erdogan était d'abord et avant tout une entreprise de laïcisation de la Turquie. La Turquie ne peut sanctuariser son État d'exception, de même la Révolution française ne pouvait être permanente. Le génie de Napoléon Bonaparte a été d'achever la Révolution en garantissant durablement ses principes.
Depuis quelques années, je crains qu'en Turquie comme en Égypte nous passions à côté de tentatives imparfaites et originales de normaliser ces deux grands pays en remettant l'armée à sa place. Dans les deux cas, Turquie et Égypte, l'armée est un obstacle beaucoup plus durable à une politique nationale indépendante que les mouvements politiques islamistes. Armée inféodée aux USA à l'extérieur et toute puissante à l'intérieur: pas de Turquie ou d'Égypte indépendante. Le principal problème de l'Égypte n'était pas Morsi, mais l'armée. Le principal obstacle à une Turquie indépendante n'est pas Erdogan, mais l'armée turque.















