Alfa a écrit:L'effort de raisonnement que tu me demande est trop puissant pour que j'y adhère, je suis un être humain et jamais je ne pourrais me résigner, si j'en ai l'occasion, a laisser mourir des gens parce que leur responsable politique on fait des actions illégitimes et donc ont devraient leur en faire payer le prix, tous ça pour qu'un homme ne souffre pas physiquement.
En fait, on a inventé un moyen d'éviter
l'effort de raisonnement que tu évoques: c'est la transmission d'un cadre théorique (et/ou religieux, moral) visant à nous déterminer collectivement, à nous lier les uns aux autres à faire de nous des Hommes libres, c'est-à-dire des sujets de droits: La loi. Or toute la propagande contemporaine vise à nous faire confondre la réalité et la fiction, le quotidien et l'extraordinaire. C'est ce qui te permet, sans ciller, de prendre des exemples aussi farfelus. Je dirais même que toute une partie des spectacles que nous voyons (sous forme de fiction ou au journal télévisé) veut nous inculquer l'idée que la Loi n'est d'aucune utilité dans les situations extraordinaires. Mais si l'on creuse un peu, toutes les situations qui nécessitent plus que les autres le poids de la loi sont des situations extraordinaires ! Si ton enfant est renversé par un chauffard, ta mère agressée par un voleur, que tu es réveillé dans ta maison par un cambrioleur, que ta compagne ou ta soeur violée qui n'aura de bonnes raisons de vouloir vengeance ? La Loi ne nous en empêche pas, elle ne nous détermine pas individuellement, nous sommes libres de commettre un crime ou un délit, pour une bonne comme pour une mauvaise raison. Mais il y a La loi, celle qui nous enjoint à prendre de la distance pour rompre le cycle de la violence et sortir du piège de la haine. À chercher une justice qui ne nous dégrade pas, qui ne nous avilisse pas.
Quand en plus, on vient me dire qu'il faut contourner la Loi (au double sens pénal et moral), c'est-à-dire supprimer le seul lien restant pour sauvegarder l'humanité de l'être humain, les bras m'en tombent. Voudrions-nous en plus excuser la torture, l'encadrer, la déresponsabiliser après l'avoir déculpabilisée ?
Enfin pour reprendre ta formule, qu'est-ce qui justifie mieux un attentat à la bombe (c'est ton exemple hein, pas le mien) sinon ton principe qu'un être humain peut être un moyen au service d'une fin ? Relis ta phrase de conclusion:
tout ça pour qu'un homme ne souffre pas physiquement. Soit l'Homme est un moyen, soit il est une fin. S'il est un moyen, alors pourquoi ne pas sacrifier la vie d'autres êtres humains, qu'ils aient ou non quelque chose à se reprocher ? Après tout, la fin justifie les moyens, et plus le Bien est supérieur, plus il justifie de "casser des oeufs", comme l'a écrit un autre participant.
Alfa a écrit:Reste que je suis d'accord qu'on part sur mon exemple qui est, si il est possible, un cas extrêmement particulier.
Qui n'existe pas (sinon dans les films de propagande). Et qui pourtant permet de justifier tout le reste, c'est-à-dire la réalité quotidienne, triviale où des centaines, des milliers de personnes sont torturées qu'elles aient ou non quelque chose à se reprocher, qu'elles aient ou non quelque chose à révéler. Tout ça n'a pas d'importance: l'Autre est toujours coupable, il a toujours quelque chose à se reprocher, quelque chose à avouer, et nous avons toujours une bonne raison de le torturer, soit dans le passé, soit dans un avenir possible. Ça tombe bien, c'est exactement ce que pense ton adversaire présumé, ton ennemi théorique.
Alfa a écrit:La solution pour éviter de tels cas de figure ont la connait Silverwitch, et je suis même d’accord: c'est nous autres pays occidentaux qui devons faire le premier pas, car c'est nous qui pouvons changer le monde, mais force est de constater que cela ne se dessine pas, alors en attendant ce jour heureux, je reste sur ma position.
Ta position est confortable, elle fait peser le poids de la culpabilité sur l'Autre bien qu'elle ne me semble pas très claire. Or c'est d'abord à toi de ne pas soutenir
en toi ce qui te tire vers le bas. Pour ma part, je ne suis pas allée sur le terrain concret (celui de la politique internationale), et je préfère l'éviter, parce que je risque de lire des choses qui me déplairaient beaucoup chez certains. Tout ce que je sais, c'est que sophistiquée ou non, civilisée ou non, la sauvagerie reste. Qu'on ne prétende pas, en plus, avoir une supériorité morale, une plus grande humanité ou toute autre faribole. Défendre la torture, c'est défendre le principe d'un
droit à la barbarie. Et ça n'existe pas, ça ne peut exister. La barbarie de l'Homme s'oppose à la royauté de l'Homme, elle s'oppose à la
culture au bénéfice exclusif d'un état de
nature: tous les moyens sont bons, la raison du plus fort est toujours la meilleure, Dieu reconnaîtra les siens. Elle fait des autres hommes des moyens que l'on peut soumettre, des outils en quelque sorte. Or je te le dis,
c'est à l'oeuvre qu'on reconnaît l'artisan.