Shunt a écrit:Je ne reconnais pas trop le "pitch" de "Twilight" là-dedans. L'héroïne est une ado banale, parents divorcés, qui débarque dans un nouvel environnement après un déménagement. Le vampire dont elle tombe amoureuse est une métaphore : il est à la fois le prince charmant et le fantasme sexuel absolu, l'incarnation de la tentation de la chair (ce qui est cocasse pour un mort-vivant). Isabella Swan est une "girl-next-door" qui n'a rien de surnaturel. A la rigueur, c'est à son contact que son vampire, Edward, revient à une certaine normalité. Au départ, il ne pense qu'à la mordre, il doit combattre ses pulsions pour établir une relation normale avec elle. C'est le processus d'intégration sociale de l'enfant dans le monde des adultes. La vie en société n'accepte ni la loi du plus fort, ni le "fais tout ce qu'il te plaît". Il est intéressant qu'au départ, Edward ne vit qu'avec les siens, sa famille de vampire. C'est un ado solitaire qui ne parle à personne, ne fréquente personne d'autre que son clan. C'est sa relation avec Isabella qui l'amène à se socialiser. Isabella transcende d'ailleurs les clans, les communautés. Elle fréquente à la fois les jeunes ados mortels de son lycée, les vampires et les Indiens de la réserve (qui sont des hommes-loups ennemis des vampires). "Twilight" parle donc également de cette confrontation entre une anormalité supposée ou revendiquée et la norme.
Non, pas du tout. Il y a un point central qui sépare le cinéma de John Hughes (j'y reviens plus bas) et un film comme "Twilight": c'est ce que j'appelle la possibilité "superman" qui trace au milieu des années 80, une ligne de démarcation entre les rares films qui parlent encore du Monde, de la réalité et les films qui nous illusionnent. Comme tu limites tes critiques à des analyses sociologiques ou psychologiques, tu manques l'importance esthétique de ce qui est montré et de comment les choses sont représentées.
Je crois (ou plus exactement, j'affirme) que la différence entre un film comme "Twilight" et un film de John Hughes (ou n'importe quel bon film) est la même différence que celle qui sépare l'astronomie de l'astrologie. Le premier aide à oublier, le second à comprendre; le premier participe à notre aliénation, le second nous rend plus libre. Peux-tu imaginer dans un film de John Hughes, un mensonge aussi romantique que le point de départ de "Twilight" ? Un ado beau, mystérieux et taciturne se révèle un être extraordinaire (un vampire, immortel) en te sauvant la vie: c'est la fameuse séquence de l'accident de voiture. Cette séquence (emblématique du film) est tout sauf anodine, elle vise à une cristallisation, la quintessence de l'imaginaire romantique d'une jeune fille adolescente.
Le problème, Shunt, ce n'est pas que le registre du film soit réaliste ou fantastique. Le problème, c'est celui de la vérité, la différence entre le romanesque et le romantisme. Prenons un exemple parlant et clair, aux origines du romanesque: Don Quichotte. Si Don Quichotte était adapté à la manière de "Twilight" (romantique), les moulins à vent ne seraient pas des moulins à vent, mais bien des géants; le plat à barbe ne serait pas un plat à barbe, mais le casque de Mambrin, la rustaude Aldonza l'enchanteresse Dulcinée... Ce qui sépare une grande oeuvre des romans de chevalerie que parodie Cervantès (il y avait déjà l'équivalent de "Twilight") est essentiel: le grand roman nous montre à la fois l'illusion et la réalité, il nous fait partager les rêveries des personnages, en montre l'importance et la grandeur, mais nous donne en surplus la réalité, la référence. Don Quichotte a besoin de Sancho Pança, qui voit bien, lui, que le casque de Mambrin est un plat à barbe et qui sent l'odeur d'étable d'Aldonza, mais qui comprend que le monde n'est pas complet ni vrai si l'on ne cherche pas ce casque enchanté et cette beauté lumineuse. Don Quichotte est bien un fou, mais quand ce dernier revient à la raison (parce qu'il revient bien à la raison), Sancho se sent un peu perdu. Sans lui, Don Quichotte n'aurait aucune saveur, il apporte le sang, la sueur, le plaisir de l'existence, bref ce qui fait passer un monde imaginaire de la virtualité à la réalité, du romantisme au romanesque. Don Quichotte seul est inutile et dangereux: il confond le rêve et la réalité.
Dès qu'il bascule dans le romantisme, le film nous ment: il nous ment sur la réalité de la condition adolescente, sur la réalité des rapports humains, il tend un miroir flatteur à une image idéale et dégagée de toute contingence, le summum étant atteint lors de la visite de la jeune fille à la demeure d'Edward, sa chambre étant celle d'un ado pourri gâté d'aujourd'hui. Comment peux-tu ne pas voir à quel point le film te ment sur la réalité ? Celui qui se veut différent ne l'est pas, il se donne en spectacle, dans un rapport mimétique, il veut être admiré par la mise en avant de son originalité. Un bon film nous montrerait donc exactement le contraire de ce qui est représenté ici (je ne vais même pas perdre mon temps à analyser la suite du film). Un bon film nous montrerait à la fois l'illusion et la vérité, comme dans Don Quichotte qui dit la poésie de la chevalerie, sa noblesse, à travers la représentation de l'impossibilité de a reproduire sans la dégrader. Don Quichotte nous fait entendre une chose précieuse: un écho des temps anciens.
Mouais. Moi, j'ai une toute autre lecture de "Ferris Bueller". De quoi nous parle ce film ? De la génération qui a grandi dans les années 80, c'est-à-dire des enfants des soixante-huitards, des enfants de la génération du "baby boom". Bueller n'a rien d'un "tiers idéal". Il tient à Cameron et à sa petite amie le discours cynique de ses aînés. En clair, profite de la vie quand tu es jeune, fais des conneries, et après rentre vite dans le rang. Bueller, c'est la "coolitude" normée, calibrée, la rebellion rituelle mais éphémère de l'ado, qui reproduit déjà les mêmes schémas, les mêmes attitudes que son père a du avoir avant lui (il chante "Twist and Shout" des Beatles, dans la rue, une chanson des années 60, qui fait d'ailleurs se trémousser son père, dans son bel immeuble en verre de yuppie). C'est aussi un petit manipulateur qui profite de la gentillesse des autres (une collecte est même organisée pour soigner sa supposée maladie) et joue avec leurs sentiments. Sa réaction quand Cameron explose le garage de son père est évocatrice : panique totale, effroi, on ne joue plus, il perd son sourire. Cameron est allé bien plus loin que lui même n'aurait jamais osé aller. Parce que Cameron exprime une vraie rebellion, dénonce l'hypocrise des soixante-huitards, leur égoïsme hédoniste et matérialiste, il rompt avec les règles du jeu. C'est la colère, la révolte de Cameron qui nous montre Bueller sous son vrai visage, celui du petit branleur petit-bourgeois. Cameron le fait chuter de son piédestal, c'est lui le vrai héros, sincère et culoté.
Autre personnage intéressant dans "Ferris Bueller", celui de la soeur. Elle connait la vraie nature de son frère et ne supporte pas son hypocrisie. C'est une idéaliste, une vraie, honnête et éprise de justice. Une sorte de pasionaria de gauche, engagée. Il est très amusant qu'elle finisse le film au poste, où elle tombe amoureuse d'un "dealer", interprété par Charlie Sheen. Sa passion idéaliste la fait chavirer dans les bras d'un voyou.
Quant au surveillant général, personnage sans doute le plus drôle, il est l'incarnation du vieil ordre réactionnaire, vestige désuet d'une autre époque, totalement en déphasage, inadapté au monde contemporain. Il agit comme un épouvantail caricatural, méprisé à la fois par les gosses et leurs parents soixante-huitards qui ont pris le pouvoir.
Maintenant, ça, c'est l'analyse que je fais du film à 32 ans. Mais quand j'en avais 14, Bueller était un héros, sa soeur une connasse antipathique, Cameron un pauvre type, et le surgé le super méchant. Il y a une ambivalence dans ce film qui parle subtilement des ados des années 80, mais dont les subtilités ne sont pas forcément perceptibles par ceux auxquels ce genre de film est destiné. Je pense aussi que Ferris Bueller tend un miroir flatteur aux ados. Ils ont tous de bonnes tronches, ils ont collectivement la maîtrise des événements, les adultes sont complètement à la ramasse quand ils ne sont pas complètement ridicules. Et c'est pour cela que quand on était ado, on a tous adoré ce film.
Il y a plein de choses justes dans ton analyse du film, mais d'autres sont un peu forcées. Il se trouve que je connais très bien pour des raisons professionnelles les films de John Hughes, je connais d'ailleurs tous les films sur lesquels il a a travaillés. Il serait plus simple d'ailleurs de prendre un autre film de John Hughes pour illustrer la différence radicale qui le sépare des films pour "ados" contemporains, comme "The Breakfast Club" ou "Sixteen Candles". Mais au fond, peu importe, le cinéma hollywoodien s'est perdu au cours des années 80, quand petit à petit il a fait disparaître le monde réel, plus de gens normaux, plus de situations simples, bref au fond, plus de fantaisie. Il n'est qu'à revoir à quel point un film aussi mineur que "Les Goonies" de Richard Donner, passerait aujourd'hui pour une comédie réaliste et sociale...
"Ferris Bueller" est un cas à part, puisque le film s'articule autour de ce que je nomme "le tiers idéal", représenté ici par Ferris Bueller (ou dans "Weird Science" par le personnage de Lisa, la créature fabriquée sur ordinateur). Ces deux personnages (uniques dans l'oeuvre du cinéaste) ont une fonction précise: il sont des passeurs. Ils aident d'autres personnages à accepter leur normalité, à trouver une place. Ils sont donc proprement iréels (c'est tout l'intérêt du personnage de Ferris Bueller: il est mythique), mais ils inspirent, montrent que la réalité est autre chose que platitude. Il faut que tu regardes les différentes perceptions de la réalité. Si tu penses au personnage joué par Alan Ruck (remarquable acteur), sa vision de la réalité est une caricature, il ne voit que la platitude. Il a besoin de cet ami pour découvrir que la réalité est aussi merveilleuse, et plus complète. Bref, là où Cameron (Alan Ruck) ne voit qu'un plat à barbe, Ferris lui montre que c'est aussi un casque. Et ce déplacement, ce nouveau regard sur la réalité est un trajet métaphorique et physique. Cette "folle journée" (pour une fois le titre traduit en français ne trahit pas l'esprit du film) passe par un déplacement du regard, c'est tout le parcours entrepris par Ferris. Sortir du quotidien, non pas pour oublier le quotidien (les personnages rentrent tous chez eux, Cameron devra affronter son père et retourner au lycée), mais pour en découvrir toute la valeur. Qu'est-ce d'autre que la fiction ? Ferris porte un flambeau magique, le pouvoir d'éclairer différemment la réalité. Le personnage de Ferris Bueller n'existe pas, mais il n'est pas faux comme le personnage de vampire d'Edward dans "Twilight". Tout le monde rêve d'être Ferris, tout en sachant qu'il est impossible, mais il enchante le quotidien, il a le don de rendre la vie plus riche, plus complète, donc plus réelle. Qui ne verrait que la vie comme Ferris serait dans l'illusion, ils ne verraient pas la douleur, l'abjection, la misère, la faiblesse, ils pourraient croire que la vie est facile. Mais Ferris n'est pas le film, il y a Cameron ou encore la soeur, Jeanie. Ils ont besoin de faire un voyage, une rencontre (celle que permet la fiction ou celle de l'Autre) qui nous fait voir les choses autrement, afin de comprendre que la réalité n'est pas seulement grise. Cameron ou Jeanie sont aveugles, parce que trop préoccupés par eux-mêmes (la jalousie de Jeanie, le nombrilisme hypocondriaque de Cameron), ils ont besoin (et nous avons besoin) d'un nouveau regard pour voir le relief de l'existence. Non seulement il y a les choses telles qu'elles sont (et contrairement à "Twilight", "Ferris Bueller" ne le cache jamais), mais il y a la promesse, la potentialité et l'exigence. Un bon film nous montre ce qu'il y a derrière la réalité, la potentialité d'une autre réalité (non pas magique ou fantastique), mais qui nous transforme, n'attend que nous pour venir à la lumière, comme le papillon dans sa chrysalide.
Cette idée centrale, le film ne fait que l'illustrer ensuite, de manière exemplaire, par tous les déplacements du regard possibles. D'où la séquence du gratte-ciel, la séquence du musée (qui explicite encore la signification du film), et bien évidemment l'extraordinaire séquence de la parade dans Chicago. C'est un détournement, un changement de point de vue, un déplacement du regard. Mais tu as un regard trop moralisateur sur les comportements des uns et des autres, ce qui te fait louper l'ironie déployée par le film, notamment sur la rumeur qui conduit d'un Ferris malade à un Ferris mourant, pour lequel un élève fait la quête (et va demander à la soeur de Ferris de participer), jusqu'à des article de journaux ("community rallies around sick youth"). Qu'est-ce que Ferris pour l'élève qui fait la quête ? Quelqu'un qui nous fait des "faveurs". Tout comme il convient d'apprécier à sa juste valeur la distorsion de la réalité opérée par le film, et parallèlement toute l'ingéniosité demandée pour congédier cette réalité (des subterfuges de Ferris, tous hilarants jusqu'aux tentatives cartoonesques du surveillant général Rooney pour coincer Ferris).
Bon, je pourrais continuer pendant des heures, tant je suis admirative de la qualité exceptionnelle des films de John Hughes, mais je t'invite à mettre "Ferris Bueller" en perspective avec ses autres films, tu comprendras plus aisément la place singulière qu'ils occupent dans le cinéma américain. Non pas l'illusion, mais la fantaisie, non pas le déni de la réalité, mais au contraire sa plénitude, dans toute sa richesse et sa complexité.
Silverwitch