La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Cortese le 25 Jan 2010, 13:56

Cyril a écrit:
Cortese a écrit:J'ai vu Avatar hier. La 3D m'a un petit peu déçu, c'est un peu flou (ou alors je suis vraiment Miro).

Non, tu n'es pas miro, ça m'a donné aussi parfois cette impression. Et j'ai bien apprécié le reste de message.


Merci !
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Xave le 25 Jan 2010, 14:05

silverwitch a écrit:L'année dernière était une année record (pour le nombre de films vus). Les autres années, je suis en moyenne un peu en dessous des 300 films. C'est simplement du travail. Je fais la part des choses, entre une approche critique, une approche de goût (les films que je vois pour mon plaisir), et une approche de travail (je m'intéresse à des aspects techniques). Tu apprends simplement à ne pas regarder les films de la même manière. Et puis je ne vois pas tous les films en entier, j'en arrête certains assez vite, j'en accélère d'autres.

Silverwitch


Ok, je vois. On gros l'aspect purement analytique te permet de bien dissocier les deux visions. Mais je m'inquiétais, en quelque sorte, car j'avais l'impression que même d'un point de vue analytique, ton jugement faisait tout de même un gros pourcentage de "victimes". Même en écourtant, je me disais que ça devait être parfois un peu lourd ?

Ce qui est pourtant forcément inhérent à ton degré d'exigeance qui, même si je le trouve parfois excessif ici, est en soi, professionnellement, essentiel et salvateur, tant il me parait essentiel et salvateur qu'en matière d'art, les critiques aient différents degrés d'exigence, jusqu'au plus haut.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Marlaga le 25 Jan 2010, 14:06

silverwitch a écrit:
Marlaga a écrit:Je suis de plus en plus curieux de connaitre les grandes oeuvres auxquelles tu as participé.


Je participe surtout à des films nuls. J'essaye de faire qu'ils soient un peu moins nuls.

Silverwitch


Alors je comprends mieux tes messages. Surtout ceux sur HADOPI en fait, parce que ceux sur la qualité des films, je me demande comment tu peux te les permettre.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede f1pronostics le 25 Jan 2010, 14:09

silverwitch a écrit:
Marlaga a écrit:Je suis de plus en plus curieux de connaitre les grandes oeuvres auxquelles tu as participé.


Je participe surtout à des films nuls. J'essaye de faire qu'ils soient un peu moins nuls.

Silverwitch
Ca n'a pas tendance à pervertir ton mode de perception?
J'imagine un peu comme un chirurgien, au début il dégobille parce que c'est quand même impressionnant les tripes à l'air, mais à force ça devient mécanique, il n'a plus trop de place pour se laisser gagner par l'émotion.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Ambrose le 25 Jan 2010, 14:13

Marlaga a écrit:
silverwitch a écrit:
Marlaga a écrit:Je suis de plus en plus curieux de connaitre les grandes oeuvres auxquelles tu as participé.


Je participe surtout à des films nuls. J'essaye de faire qu'ils soient un peu moins nuls.

Silverwitch


Alors je comprends mieux tes messages. Surtout ceux sur HADOPI en fait, parce que ceux sur la qualité des films, je me demande comment tu peux te les permettre.


Faudra que tu m'expliques le rapport entre la qualité des films auxquels Silverwitch participe, et sa légitimité ou non à critiquer la qualité de ce qu'elle voit.

Moi, je ne cuisine rien d'autre que des plats surgelés au micro-onde. Ca veut dire que quand je vais au restaurant, je n'ai pas le droit de raler si la bouffe est moyenne ?
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 25 Jan 2010, 14:17

Cortese a écrit:Je vais finir par être d'accord avec tes détracteurs à ce train là.


Ce n'est pas vraiment mon problème. À moins que tu ne préfères que je taise mon avis ?

Cortese a écrit:Mais bien sur qu'il n'y a rien de magique dans ce film, c'est exactement le contraire. Dans "Avatar" personne ne peut se tromper, les méchants c'est bien les Américains d'aujourd'hui, au premier degré.
C'est la propagande du monde réel (genre burqa et compagnie) qui transforme concrètement les humains appartenant à d'autres cultures en extra-terrestres. Et des extra-terrestres on peut leur faire subir ce qu'on veut. C'est toute l'histoire du colonialisme qui est là, à commencer par la fameuse controverse de Valladolid qui posait la question de savoir si les Amérindiens étaient humains ou pas. Il est essentiel pour le colonialisme (l'impérialisme) de des-humaniser l'autre, ce qui lui permet d'échapper à ses critères moraux (indispensables puisque sinon même la société des dominateurs s'effondrerait). Symboliser les dominés humains en extraterrestres et prendre leur parti est une démarche tout à fait logique qui répond à la logique de la propagande du monde réel. Si avatar est une fable (ou un conte philosophique à la manière de "Micromégas"), depuis quand les fables ignore t-elles le monde réel ? N'était ce pas un moyen privilégié de dire la réalité quand celle ci est oblitérée par la propagande des maîtres ?
La seule question qui m'est vraiment venue à l'esprit c'est de savoir si les extra-terrestres d'Avatar étaient si extra-terrestres que ça, puisqu'ils sont bleus, et que tout le monde sait (contrairement à Coluche) que plus blanc que blanc, c'est bleu.
Et ce n'est pas la peine de me renvoyer à Eisenstein, puisque tu sais très bien que c'est mon réalisateur préféré. Tu ne vas quand même pas me reprocher de déplorer que les réalisateurs modernes de talent n'ont pas les exigences morales et intellectuelles d'Eisenstein ! Ils ont démissionné de leur rôle de témoins du monde et j'en parle avec le mépris qu'ils méritent.


"Avatar" repose sur un présupposé: le monde est magique et la techno-science nous en éloigne. Je crois volontiers que la Technique sans maître nous éloigne de notre humanité, ou plus exactement fait disparaître la réalité. Par contre, j'ai plus de mal à croire à une conception magique du Monde.

Ce film nous ment parce qu'il parle d'un Monde qui n'existe plus depuis des siècles. Le propre de ce film, c'est qu'il est universel. Et pourquoi est-il universel ? Parce que le monde a été homogénéisé, notamment par le biais de la propagande spectaculaire (à laquelle ce film participe lourdement). Je ne vois donc pas comment tu peux accepter un mensonge aussi grossier: la seule différence entre un américain et un chinois, c'est au mieux une différence de classe. Le mode de vie est le même, l'imaginaire est identique. La vérité c'est que ceux qui colonisent sont identiques aux colonisés. La vérité, c'est qu'il est impossible de faire le trajet que l'on prête au personnage principal, parce qu'il n'y a plus d'ailleurs. Il n'y a donc pas de communauté à unir, pas d'identité. Notre identité c'est aujourd'hui celle du film dans son intégralité, c'est-à-dire un imaginaire de jeu vidéo (d'une laideur inouïe ajouterais-je). De "Matrix" à "Avatar", c'est toujours le même mensonge recommencé: au fond le monde est sympa, du moment que nous défaisons les méchants (au prix du sacrifice de quelques uns, sans importance). La nouveauté, c'est le couplet écologique (qui permet sans frais de nous identifier aux Indiens d'Amérique avec lesquels nous n'avons rien de commun, puisque leur monde a disparu), la mémoire de la terre (qui renvoie au second plan l'exploitation de l'homme par l'homme). Mais cette mémoire de la Terre, elle n'existe pas puisque le film montre quelque chose de totalement faux, un monde imaginaire entièrement. Le pire mensonge étant bien évidemment ce retournement ultime, le plus immonde sans doute, grâce auquel les gentils occidentaux peuvent s'identifier aux Indiens, les descendants des bourreaux qui se déguisent en victimes.

Que pouvons-nous combattre ? Ce qu'il faudrait que chacun combatte, c'est justement un film comme "Avatar", qui nous offre une vision formatée des bons et des méchants, des bons auxquels nous identifier et des méchants dont nous applaudissons la mort. Est-ce vraiment intelligent que de croire que la propagande hollywoodienne serait vaincue par ses propres armes ? Je n'en crois rien. Tu noteras qu'à ce stade nous n'avons toujours pas parlé du film, ni de sa forme. Mais peu importe.

Cortese a écrit:Et ce n'est pas la peine de me renvoyer à Eisenstein, puisque tu sais très bien que c'est mon réalisateur préféré. Tu ne vas quand même pas me reprocher de déplorer que les réalisateurs modernes de talent n'ont pas les exigences morales et intellectuelles d'Eisenstein ! Ils ont démissionné de leur rôle de témoins du monde et j'en parle avec le mépris qu'ils méritent.


Si tu acceptes une telle régression esthétique, intellectuelle et morale, c'est que les films d'Eisenstein n'ont aucune valeur. Parce qu'avec toutes les réserves que j'ai par rapport à son cinéma, tu n'étais pas piégé, il ne t'offrait pas l'identification aisée, la satisfaction virtuelle ou la justification du plaisir de la violence. Il soumettait son propos à une forme et une morale plus élevée.

La réception du film devrait t'éclairer assez. "Avatar" ne dérange personne. C'est même le fer de lance de l'industrie hollywoodienne. Libre à toi de croire que les mêmes qui soutiennent l'abrutissement des masses ont aussi le souci de t'en libérer. Tu ne peux apprécier le film pour ce qu'il est, parce que tu es trop averti pour le film. Tu as déjà une conscience éduquée et instruite. Tu vois au-delà de ce qu'il faudrait voir, bref tu prends des vessies pour des lanternes. Je comprends que l'opium d'un film comme "Avatar" soit plus doux, plus plaisant. C'est pour ça qu'il est dangereux: il t'enferme toujours plus dans le virtuel, on ne peut pas revenir à la réalité, puisque nous avons été vengés dans le monde imaginaire. À quoi bon ?

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 25 Jan 2010, 14:23

Xave a écrit:
Ok, je vois. On gros l'aspect purement analytique te permet de bien dissocier les deux visions. Mais je m'inquiétais, en quelque sorte, car j'avais l'impression que même d'un point de vue analytique, ton jugement faisait tout de même un gros pourcentage de "victimes". Même en écourtant, je me disais que ça devait être parfois un peu lourd ?

Ce qui est pourtant forcément inhérent à ton degré d'exigeance qui, même si je le trouve parfois excessif ici, est en soi, professionnellement, essentiel et salvateur, tant il me parait essentiel et salvateur qu'en matière d'art, les critiques aient différents degrés d'exigence, jusqu'au plus haut.


Je suis certainement excessive, mais c'est parce que je sais à quoi sert principalement le cinéma aujourd'hui: à divertir en abrutissant, à recouvrir une réalité de plus en plus insupportable. Mais si tu savais comme mon travail me déprime au quotidien...

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 25 Jan 2010, 14:24

Marlaga a écrit:Alors je comprends mieux tes messages. Surtout ceux sur HADOPI en fait, parce que ceux sur la qualité des films, je me demande comment tu peux te les permettre.


Je ne gagne pas assez d'argent pour me mettre à croire aux mensonges que je contribue parfois à propager.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 25 Jan 2010, 14:27

f1pronostics a écrit:Ca n'a pas tendance à pervertir ton mode de perception?
J'imagine un peu comme un chirurgien, au début il dégobille parce que c'est quand même impressionnant les tripes à l'air, mais à force ça devient mécanique, il n'a plus trop de place pour se laisser gagner par l'émotion.


Pas du tout. Au contraire, peut-être. Je suis très influençable, très littérale. Affectivement, je suis très bon public. J'ai le rire facile, et je suis très marquée par les images. Je ne supporte pas physiquement la représentation de la violence à l'écran. Même après mille films, je dois toujours fermer les yeux.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Marlaga le 25 Jan 2010, 14:36

silverwitch a écrit:
Marlaga a écrit:Alors je comprends mieux tes messages. Surtout ceux sur HADOPI en fait, parce que ceux sur la qualité des films, je me demande comment tu peux te les permettre.


Je ne gagne pas assez d'argent pour me mettre à croire aux mensonges que je contribue parfois à propager.

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Ou tu gagnes assez d'argent en faisant ces films nuls pour ne pas avoir envie que ça change.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 25 Jan 2010, 14:37

Marlaga a écrit:
Ou tu gagnes assez d'argent en faisant ces films nuls pour ne pas avoir envie que ça change.


Comme tu n'en sais strictement rien, merci d'éviter ce terrain.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Marlaga le 25 Jan 2010, 15:27

silverwitch a écrit:
Marlaga a écrit:
Ou tu gagnes assez d'argent en faisant ces films nuls pour ne pas avoir envie que ça change.


Comme tu n'en sais strictement rien, merci d'éviter ce terrain.

Silverwitch


Tu l'as toujours ta Porsche 993 ou tu en as changé depuis ?
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede f1pronostics le 25 Jan 2010, 15:58

silverwitch a écrit:
f1pronostics a écrit:Ca n'a pas tendance à pervertir ton mode de perception?
J'imagine un peu comme un chirurgien, au début il dégobille parce que c'est quand même impressionnant les tripes à l'air, mais à force ça devient mécanique, il n'a plus trop de place pour se laisser gagner par l'émotion.
Pas du tout. Au contraire, peut-être. Je suis très influençable, très littérale. Affectivement, je suis très bon public. J'ai le rire facile, et je suis très marquée par les images. Je ne supporte pas physiquement la représentation de la violence à l'écran. Même après mille films, je dois toujours fermer les yeux.

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Messagede Ghinzani le 25 Jan 2010, 16:12

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Cortese le 25 Jan 2010, 16:44

silverwitch a écrit:
Cortese a écrit:Je vais finir par être d'accord avec tes détracteurs à ce train là.


Ce n'est pas vraiment mon problème. À moins que tu ne préfères que je taise mon avis ?

Cortese a écrit:Mais bien sur qu'il n'y a rien de magique dans ce film, c'est exactement le contraire. Dans "Avatar" personne ne peut se tromper, les méchants c'est bien les Américains d'aujourd'hui, au premier degré.
C'est la propagande du monde réel (genre burqa et compagnie) qui transforme concrètement les humains appartenant à d'autres cultures en extra-terrestres. Et des extra-terrestres on peut leur faire subir ce qu'on veut. C'est toute l'histoire du colonialisme qui est là, à commencer par la fameuse controverse de Valladolid qui posait la question de savoir si les Amérindiens étaient humains ou pas. Il est essentiel pour le colonialisme (l'impérialisme) de des-humaniser l'autre, ce qui lui permet d'échapper à ses critères moraux (indispensables puisque sinon même la société des dominateurs s'effondrerait). Symboliser les dominés humains en extraterrestres et prendre leur parti est une démarche tout à fait logique qui répond à la logique de la propagande du monde réel. Si avatar est une fable (ou un conte philosophique à la manière de "Micromégas"), depuis quand les fables ignore t-elles le monde réel ? N'était ce pas un moyen privilégié de dire la réalité quand celle ci est oblitérée par la propagande des maîtres ?
La seule question qui m'est vraiment venue à l'esprit c'est de savoir si les extra-terrestres d'Avatar étaient si extra-terrestres que ça, puisqu'ils sont bleus, et que tout le monde sait (contrairement à Coluche) que plus blanc que blanc, c'est bleu.
Et ce n'est pas la peine de me renvoyer à Eisenstein, puisque tu sais très bien que c'est mon réalisateur préféré. Tu ne vas quand même pas me reprocher de déplorer que les réalisateurs modernes de talent n'ont pas les exigences morales et intellectuelles d'Eisenstein ! Ils ont démissionné de leur rôle de témoins du monde et j'en parle avec le mépris qu'ils méritent.


"Avatar" repose sur un présupposé: le monde est magique et la techno-science nous en éloigne. Je crois volontiers que la Technique sans maître nous éloigne de notre humanité, ou plus exactement fait disparaître la réalité. Par contre, j'ai plus de mal à croire à une conception magique du Monde.

Ce film nous ment parce qu'il parle d'un Monde qui n'existe plus depuis des siècles. Le propre de ce film, c'est qu'il est universel. Et pourquoi est-il universel ? Parce que le monde a été homogénéisé, notamment par le biais de la propagande spectaculaire (à laquelle ce film participe lourdement). Je ne vois donc pas comment tu peux accepter un mensonge aussi grossier: la seule différence entre un américain et un chinois, c'est au mieux une différence de classe. Le mode de vie est le même, l'imaginaire est identique. La vérité c'est que ceux qui colonisent sont identiques aux colonisés. La vérité, c'est qu'il est impossible de faire le trajet que l'on prête au personnage principal, parce qu'il n'y a plus d'ailleurs. Il n'y a donc pas de communauté à unir, pas d'identité. Notre identité c'est aujourd'hui celle du film dans son intégralité, c'est-à-dire un imaginaire de jeu vidéo (d'une laideur inouïe ajouterais-je). De "Matrix" à "Avatar", c'est toujours le même mensonge recommencé: au fond le monde est sympa, du moment que nous défaisons les méchants (au prix du sacrifice de quelques uns, sans importance). La nouveauté, c'est le couplet écologique (qui permet sans frais de nous identifier aux Indiens d'Amérique avec lesquels nous n'avons rien de commun, puisque leur monde a disparu), la mémoire de la terre (qui renvoie au second plan l'exploitation de l'homme par l'homme). Mais cette mémoire de la Terre, elle n'existe pas puisque le film montre quelque chose de totalement faux, un monde imaginaire entièrement. Le pire mensonge étant bien évidemment ce retournement ultime, le plus immonde sans doute, grâce auquel les gentils occidentaux peuvent s'identifier aux Indiens, les descendants des bourreaux qui se déguisent en victimes.

Que pouvons-nous combattre ? Ce qu'il faudrait que chacun combatte, c'est justement un film comme "Avatar", qui nous offre une vision formatée des bons et des méchants, des bons auxquels nous identifier et des méchants dont nous applaudissons la mort. Est-ce vraiment intelligent que de croire que la propagande hollywoodienne serait vaincue par ses propres armes ? Je n'en crois rien. Tu noteras qu'à ce stade nous n'avons toujours pas parlé du film, ni de sa forme. Mais peu importe.

Cortese a écrit:Et ce n'est pas la peine de me renvoyer à Eisenstein, puisque tu sais très bien que c'est mon réalisateur préféré. Tu ne vas quand même pas me reprocher de déplorer que les réalisateurs modernes de talent n'ont pas les exigences morales et intellectuelles d'Eisenstein ! Ils ont démissionné de leur rôle de témoins du monde et j'en parle avec le mépris qu'ils méritent.


Si tu acceptes une telle régression esthétique, intellectuelle et morale, c'est que les films d'Eisenstein n'ont aucune valeur. Parce qu'avec toutes les réserves que j'ai par rapport à son cinéma, tu n'étais pas piégé, il ne t'offrait pas l'identification aisée, la satisfaction virtuelle ou la justification du plaisir de la violence. Il soumettait son propos à une forme et une morale plus élevée.

La réception du film devrait t'éclairer assez. "Avatar" ne dérange personne. C'est même le fer de lance de l'industrie hollywoodienne. Libre à toi de croire que les mêmes qui soutiennent l'abrutissement des masses ont aussi le souci de t'en libérer. Tu ne peux apprécier le film pour ce qu'il est, parce que tu es trop averti pour le film. Tu as déjà une conscience éduquée et instruite. Tu vois au-delà de ce qu'il faudrait voir, bref tu prends des vessies pour des lanternes. Je comprends que l'opium d'un film comme "Avatar" soit plus doux, plus plaisant. C'est pour ça qu'il est dangereux: il t'enferme toujours plus dans le virtuel, on ne peut pas revenir à la réalité, puisque nous avons été vengés dans le monde imaginaire. À quoi bon ?

Silverwitch


C'est un peu long comme réponse, mais tu as raison de te t'adresser à tous à travers moi.
Je note donc que tu mets sur exactement le même plan "Avatar" et "Independence Day" ou "Inglorious Basterds" ou autres immondices qui font l'apologie de l'armée américaine. Excuse moi, mais moi mais je ne suis toujours pas d'accord. Tu n'as pas nié que "Avatar" était de la même veine que "Little Big Man" ou "Danse avec les loups". Ceux ci se situent dans le passé, Avatar, dans le futur. Tous traitent du colonialisme. Tu en as vu combien de films occidentaux traitant du colonialisme ? Tu pourrais citer combien de films français traitant du colonialisme (prenant partie pour les colonisés). De mémoire je ne me rappelle que de "Avoir 20 ans dans les Aures" de René Vautier :

* Afrique 50, Premier film réalisé par René Vautier, alors âgé de 21 ans, et premier film anticolonialiste français - 1950
* Une nation, l'Algérie, l’une des deux copies est détruite, la deuxième a disparu. Après la révolution du 1er novembre 1954, le film relate en images la véritable histoire de la conquête de l’Algérie. René Vautier est poursuivi pour atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat pour une phrase du film : « L’Algérie sera de toute façon indépendante » - 1954
* L'Algérie en flammes - 1958
* Un peuple en marche, film qui fait un bilan de la guerre d'Algérie en retracant l'histoire de l'ALN et qui montre l'effort populaire de reconstruction du pays, après l'indépendance - 1963
* Avoir vingt ans dans les Aurès, avec Alexandre Arcady, Yves Branellec, Philippe Léotard. TF1 conserve la matérialité du négatif, le film ne peut être distribué. Il obtient le Prix international de la critique du festival de Cannes 1972.


Je suis né en 1952 et je ne suis pas un vieillard cacochyme. Pourtant j'ai eu une enfance d'indigène.

Le régime de l'indigénat est démantelé en trois temps. L'ordonnance du 7 mars 1944 supprime son statut pénal. La loi Lamine Guèye du 7 avril 1946 reconnaît la nationalité française pleine et entière à tous les Français, indigènes inclus. Enfin, le statut du 20 septembre 1947 impose les principes d'égalité politique et d'accès égal aux emplois de la fonction publique. Mise en application très lentement dans les faits, cette abrogation du statut de l'indigénat devient réelle en 1962.

Excuse-moi de me sentir concerné.

Tu le sais et tu le dis toi-même d'ailleurs implicitement, le colonialisme est devant nous, inéluctablement. En infiniment pire que ce que nous avons connu. Non, le monde n'est pas homogène, il l'est même de moins en moins. Il est par exemple impossible pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité, de se déplacer librement dans le monde pour les 3/4 de l'humanité. Dans quelle mesure la technique va t-elle changer le fonctionnement biologique de l'Homme et qui pourra en bénéficier ? Les 9 milliards d'humains de demain ? Evidemment non. Ce qui va se passer c'est que par la force, les 9/10 de l'Humanité seront différenciés justement, par rapport au 1/10 de supra-humanité à venir. La question de l'Indigène, c'est la question de demain, pas d'aujourd'hui. Le faux, la propagande, c'est de nous faire croire que l'homogénéisation dont tu parles, ce court instant hérité des Lumières, de la Révolution française et de l'URSS, va durer.
"Avatar" n'est pas un mauvais film, c'est un film commercial aux standards hollywoodien. S'il fallait faire l'inventaire des insuffisances des films des grand auteurs, d'Eisenstein à Rohmer en passant par Chaplin, on n'est pas sortis de l'auberge, il faudrait 500 pages.
"Avatar" est un film grand public (disons un film pour ados, comme la plupart des films d'Hollywood) et il délivre un message qui n'est ni morbide, ni pervers, ni apologétique de la puissance militaire américaine, c'est déjà à mettre à son actif.
Pour ce qui est de l'aspect "magique", je n'y vois vraiment aucune importance. C'est juste un artifice logique. Tu crois qu'un scénario finissant avec le génocide des indigènes aurait trouvé un financement ? Comment faire un film sur Jeanne d'Arc sans faire intervenir Dieu ? Quelle est la source du Bien sinon une source imaginaire, donc "magique" ? Comment être un humain sans avoir une conscience du Bien ? Quelle qu'en soit la forme on ne peut pas sortir de l'esprit magique, et c'est tant mieux, parce que la Raison, elle est à l'oeuvre tous les jours sous nos yeux à Wall Street.
Enfin, tu ne réponds pas à ma remarque : que font les grands réalisateurs actuels face à l'effondrement politique des valeurs humanistes ? Que font les grands esprits (à part Kubrick et Tarkovsky) pour rendre compte de la mutation de l'Humanité (enfin, 1/10) sous l'effet de la technique ? Ils s'en foutent. Ils continuent à faire des films comme si on vivait au temps de Stendhal.
Qu'ils nous présentent des projets qui parlent de l'urgence du monde et nous lâchent avec leur nombrilisme calibré. En attendant, je me contenterai d'"Avatar".
Enfin, moi, ce que j'en dis. Je suis allé le voir pour faire plaisir à ma copine. Quand elle me casse les pieds, je la menace de lui passer "Ivan le Terrible".
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Messagede Ghinzani le 25 Jan 2010, 17:01

cette récurrence anti américaine...devient une rengaine ....
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 25 Jan 2010, 17:15

Marlaga a écrit:
silverwitch a écrit:
Marlaga a écrit:
Ou tu gagnes assez d'argent en faisant ces films nuls pour ne pas avoir envie que ça change.


Comme tu n'en sais strictement rien, merci d'éviter ce terrain.

Silverwitch


Tu l'as toujours ta Porsche 993 ou tu en as changé depuis ?


Je crois que nous nous sommes pas compris. Comme tu ne sais rien des rapports que j'entretiens avec les films sur lesquels je travaille, je ne vois pas comment tu pourrais avoir un avis sur une chose dont tu ignores tout.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 25 Jan 2010, 18:14

Cortese a écrit:Je note donc que tu mets sur exactement le même plan "Avatar" et "Independence Day" ou "Inglorious Basterds" ou autres immondices qui font l'apologie de l'armée américaine.


Oui. Je me demande d'ailleurs si un film comme "Independence Day" n'est pas moins nocif, tant il est relativement aisé de repérer ses présupposés idéologiques. C'est d'autant plus intéressant que sa parodie "Mars Attack" ne fait que reprendre une autre version du mythe de la propagande hollywoodienne: les ploucs (des individus anonymes) sauvent l'Amérique malgré la défaillance de la bureaucratie étatique.


Cortese a écrit: Excuse moi, mais moi mais je ne suis toujours pas d'accord. Tu n'as pas nié que "Avatar" était de la même veine que "Little Big Man" ou "Danse avec les loups". Ceux ci se situent dans le passé, Avatar, dans le futur. Tous traitent du colonialisme. Tu en as vu combien de films occidentaux traitant du colonialisme ? Tu pourrais citer combien de films français traitant du colonialisme (prenant partie pour les colonisés).


"Avatar" de la même veine que "Little Big Man" ? Non, je ne crois pas avoir écrit ça. Je pense plutôt qu'ils n'ont aucun point commun, "Avatar" nous ment et nous vend une consolation virtuelle, pendant que le second nous met en guerre contre nous-même.

Puis-je ajouter ensuite que "Avatar" n'est pas un film sur le colonialisme ?


Cortese a écrit:Tu le sais et tu le dis toi-même d'ailleurs implicitement, le colonialisme est devant nous, inéluctablement. En infiniment pire que ce que nous avons connu. Non, le monde n'est pas homogène, il l'est même de moins en moins. Il est par exemple impossible pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité, de se déplacer librement dans le monde pour les 3/4 de l'humanité. Dans quelle mesure la technique va t-elle changer le fonctionnement biologique de l'Homme et qui pourra en bénéficier ? Les 9 milliards d'humains de demain ? Evidemment non. Ce qui va se passer c'est que par la force, les 9/10 de l'Humanité seront différenciés justement, par rapport au 1/10 de supra-humanité à venir. La question de l'Indigène, c'est la question de demain, pas d'aujourd'hui. Le faux, la propagande, c'est de nous faire croire que l'homogénéisation dont tu parles, ce court instant hérité des Lumières, de la Révolution française et de l'URSS, va durer.


Faisons preuve d'un peu de logique. Qui est le héros du film auquel il convient de s'identifier (par son trajet allégorique) ? C'est nous. Si le film s'adresse à la mauvaise conscience de l'Occident, qui sont les "extraterrestres" ? Quelle différence y a-t-il entre l'imaginaire d'un texan et celui d'un français, voire d'un iranien ou d'un chinois ? Tous ont le même, méthodiquement imposé et fabriqué par la propagande hollywoodienne. Je repose donc la question. Qui sont les "extraterrestres" ?

Ma réponse est simple: ils n'existent pas (plus). Parce que la bataille est terminée depuis longtemps. L'uniformisation des comportements est réalisée. Il n'y a pas plus d'Autre que d'Ailleurs. On pourrait alors émettre une seconde hypothèse: le trajet du film est celui du spectateur qui passe de l'impuissance subie à une possibilité existentielle virtuelle, que représenteraient les extraterrestres. Les extraterrestres ne sont donc pas une partie de l'humanité, mais l'humanité à venir. Une humanité rendue à une sagesse ancestrale (par quel miracle ?) et libérée par la technique (le cinéma) de la technique. On notera avec gourmandise que pour le cinéma de James Cameron (qui n'est pas à une tartufferie près), il faut toujours plus de virtuel pour nous rendre le réel (l'humanité à venir est virtuelle, sans corps, sans habitat autre que numérique).

Comme tu le dis toi-même, le schéma du film est un mensonge: il fait croire qu'il y a une guerre entre deux manières de vivre, entre deux civilisations (même si cette civilisation est supposée être un avenir), alors même qu'il n'y en a plus qu'une. Faut-il rappeler la vérité ? Les Indiens d'Amérique ont été exterminés, leur civilisation est éteinte depuis bien longtemps. Tout comme les autres civilisations d'Amérique. L'objectif qui était d'imposer partout une homogénéité est accompli. Être chinois plutôt qu'américain est une différence très relative.

Tout comme le racisme n'est absolument pas le projet politique à venir. Le film de Cameron est en retard de plus d'un siècle. Il ne traite pas de la colonisation, mais d'une guerre. Il n'y a pas de colonisation tant qu'un peuple continue de vivre selon ses lois et ses traditions, et c'est bien ce que nous montre le film. Pas plus que l'enjeu à venir n'est celui du racisme, mais une nouvelle forme de lutte des classes entre une élite a-nationale et ultra minoritaire, provenant de toutes origines ethniques qui envisage aujourd'hui clairement la possibilité de se passer d'une partie de l'humanité. La nouveauté c'est qu'auparavant la richesse des puissants se fondait sur l'exploitation et le travail des pauvres. Demain, les pauvres sont inutiles et dangereux. On pourra alors les exterminer, mais non pas de la manière que dépeint le film, en s'appuyant sur un concept dépassé depuis longtemps, celui de la propriété de la Terre: depuis le colonialisme on a inventé le néo-colonialisme qui permet de piller toutes les ressources naturelles avec des pouvoirs fantoches, mais bien plutôt la transformation de l'homme en deux espèces d'hommes: une race supérieure rendue possible par les applications concrètes de la techno-science et de l'eugénisme et de l'autre les mêmes méthodes appliquées (toujours de manière massive et industrielle): pendant que les plus riches amélioreront leurs enfants à naître, les pauvres seront stérilisés pour leur bien, ou plus exactement pour le bien de la planète.

J'en viens au point central. Quel est le point commun entre la nouvelle forme de domination et l'écologie politique ? La conviction partagée que l'homme est sinon de trop, du moins en surnombre. Quoi de plus logique alors que la comédie que nous joue ce film. Il n'est pas de meilleure actualité que la dénonciation de la Technique par la Technique poussée à son paroxysme au nom d'un bien supérieur. Mais c'est bel et bien cet avenir radieux qui sert d'aiguillon pour rendre dociles les citoyens de pays développés en pleine paupérisation culturelle, économique et sociale !

Pour pouvoir réaliser le "génocide" à venir, la puissance a besoin d'un prétexte. Et ce prétexte, c'est la protection de l'Environnement, le respect, la sauvegarde de la planète. Il faudra sacrifier une bonne part de l'humanité pour sauver notre planète. La boucle est bouclée. Oui l'humanité à venir, c'est peut-être une bande d'extraterrestres, des hommes améliorés, mais cette possibilité se construira sur les cadavres de 80% de l'humanité. Mais si le film de James Cameron nous disait la vérité, qui voudrait l'applaudir ?

On peut continuer longtemps. Mais toute la propagande à venir est contenue dans le film de James Cameron: l'humanité homogène au-delà de ses différences, le guide qui unit dans une gouvernance mondiale (sous la bannière des USA probablement) pour sauver la planète du danger que serait par exemple le réchauffement climatique. Quand les chefs d'état (Sarkozy ou Merkel en tête) appellent de leurs voeux, une organisation globale de l'environnement dotée de pouvoirs supranationaux, que nous dit le film de Cameron sur le danger à venir ? Rien. Il nous fait croire que la solution est proprement dans le génocide (mais qui sera bien entendu implicite): qui parle de contrôle des naissances, où de comment nous vivrons heureux au contact de la Nature ? Personne. Parce que c'est un monde magique (donc un mensonge).

La vérité du discours du film tient en quelques mots: l'humanité est obsolète; elle doit laisser la place à un homme amélioré (qui sera sur-humain) au nom d'un enjeu, l'écologie. Ce qu'il ne dit pas c'est que le Monde qu'il nous présente n'existera jamais sinon pour quelques uns, et non pas sans la Technique, mais dans un environnement virtuel (le cerveau dans le bocal d'Orwell). Ce qu'il cache c'est que pour quelques améliorés, le reste de l'humanité sera éliminée. Et il ment une énième fois (à la manière de Matrix) sur notre présent. Il nous vend une consolation (le Monde merveilleux des extraterrestres) alors que la réalité de l'humanité s'apparente à la situation concrète du personnage principal: enfermé dans un caisson, impuissant et ne pouvant vivre une vie digne de ce nom que par procuration. Moi, je ne suis pas encore idiote. Je sais qu'il est impossible de traverser l'écran. Il nous enferme, il fait écran. La consolation pour le spectateur, c'est que le temps d'un film, tout est vengé, la Technique nous offre un peu d'imaginaire à bas prix, le frisson d'une aventure toujours plus irréelle, afin que l'on ne discute pas trop notre réalité: c'est bien nous qui sommes enfermés dans notre caisson, enchaînés à nos écrans et les corps de substitution sont vides, ils n'ont pas d'âme. On pourra toujours augmenter la réalité virtuelle, la perfectionner, ce ne sera toujours qu'un pis-aller, une virtualité, un songe.

Cortese a écrit:Enfin, tu ne réponds pas à ma remarque : que font les grands réalisateurs actuels face à l'effondrement politique des valeurs humanistes ? Que font les grands esprits (à part Kubrick et Tarkovsky) pour rendre compte de la mutation de l'Humanité (enfin, 1/10) sous l'effet de la technique ? Ils s'en foutent. Ils continuent à faire des films comme si on vivait au temps de Stendhal.


Je préfère un bon film qui dise une vérité existentielle plutôt que celui qui m'endort, pour mon bien. Les grands cinéastes font de grands films, de Woody Allen à Roman Polanski, de Hou Hsiao Hsien à Kiarostami, ils font le seul acte de résistance qui vaille, ne pas soumettre leur imaginaire à l'uniformisation abrutissante d'un film comme "Avatar". Ils proposent des formes cinémtographiques originales qui font plus pour l'humanité que bien des discours politiques, ils préservent la diversité humaine. Ils font donc exactement le contraire du film de Cameron. Et c'est pourquoi je les chéris.

Cortese a écrit:Qu'ils nous présentent des projets qui parlent de l'urgence du monde et nous lâchent avec leur nombrilisme calibré. En attendant, je me contenterai d'"Avatar".
Enfin, moi, ce que j'en dis. Je suis allé le voir pour faire plaisir à ma copine. Quand elle me casse les pieds, je la menace de lui passer "Ivan le Terrible".


Mieux vaut voir et revoir "Ivan le Terrible", ses leçons sont toujours d'actualité. Parce que ses leçons sont esthétiques, pas politiques. Tout le monde se fiche du discours d'Eisenstein, par contre il s'incarne dans une forme novatrice et pertinente. Il suffit de comparer des réactions. Les spectateurs sortent repus d'un film comme "Avatar, consolés dans leur foi en la justice, en la bonté supérieure de la Nature, alors que le spectateur d'Eisenstein sort en guerre contre lui-même.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Marlaga le 25 Jan 2010, 18:55

Je viens de voir Cyprien, c'était marrant.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Cortese le 25 Jan 2010, 19:52

silverwitch a écrit:
Cortese a écrit:Je note donc que tu mets sur exactement le même plan "Avatar" et "Independence Day" ou "Inglorious Basterds" ou autres immondices qui font l'apologie de l'armée américaine.


Oui. Je me demande d'ailleurs si un film comme "Independence Day" n'est pas moins nocif, tant il est relativement aisé de repérer ses présupposés idéologiques. C'est d'autant plus intéressant que sa parodie "Mars Attack" ne fait que reprendre une autre version du mythe de la propagande hollywoodienne: les ploucs (des individus anonymes) sauvent l'Amérique malgré la défaillance de la bureaucratie étatique.


Cortese a écrit: Excuse moi, mais moi mais je ne suis toujours pas d'accord. Tu n'as pas nié que "Avatar" était de la même veine que "Little Big Man" ou "Danse avec les loups". Ceux ci se situent dans le passé, Avatar, dans le futur. Tous traitent du colonialisme. Tu en as vu combien de films occidentaux traitant du colonialisme ? Tu pourrais citer combien de films français traitant du colonialisme (prenant partie pour les colonisés).


"Avatar" de la même veine que "Little Big Man" ? Non, je ne crois pas avoir écrit ça. Je pense plutôt qu'ils n'ont aucun point commun, "Avatar" nous ment et nous vend une consolation virtuelle, pendant que le second nous met en guerre contre nous-même.

Puis-je ajouter ensuite que "Avatar" n'est pas un film sur le colonialisme ?


Cortese a écrit:Tu le sais et tu le dis toi-même d'ailleurs implicitement, le colonialisme est devant nous, inéluctablement. En infiniment pire que ce que nous avons connu. Non, le monde n'est pas homogène, il l'est même de moins en moins. Il est par exemple impossible pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité, de se déplacer librement dans le monde pour les 3/4 de l'humanité. Dans quelle mesure la technique va t-elle changer le fonctionnement biologique de l'Homme et qui pourra en bénéficier ? Les 9 milliards d'humains de demain ? Evidemment non. Ce qui va se passer c'est que par la force, les 9/10 de l'Humanité seront différenciés justement, par rapport au 1/10 de supra-humanité à venir. La question de l'Indigène, c'est la question de demain, pas d'aujourd'hui. Le faux, la propagande, c'est de nous faire croire que l'homogénéisation dont tu parles, ce court instant hérité des Lumières, de la Révolution française et de l'URSS, va durer.


Faisons preuve d'un peu de logique. Qui est le héros du film auquel il convient de s'identifier (par son trajet allégorique) ? C'est nous. Si le film s'adresse à la mauvaise conscience de l'Occident, qui sont les "extraterrestres" ? Quelle différence y a-t-il entre l'imaginaire d'un texan et celui d'un français, voire d'un iranien ou d'un chinois ? Tous ont le même, méthodiquement imposé et fabriqué par la propagande hollywoodienne. Je repose donc la question. Qui sont les "extraterrestres" ?

Ma réponse est simple: ils n'existent pas (plus). Parce que la bataille est terminée depuis longtemps. L'uniformisation des comportements est réalisée. Il n'y a pas plus d'Autre que d'Ailleurs. On pourrait alors émettre une seconde hypothèse: le trajet du film est celui du spectateur qui passe de l'impuissance subie à une possibilité existentielle virtuelle, que représenteraient les extraterrestres. Les extraterrestres ne sont donc pas une partie de l'humanité, mais l'humanité à venir. Une humanité rendue à une sagesse ancestrale (par quel miracle ?) et libérée par la technique (le cinéma) de la technique. On notera avec gourmandise que pour le cinéma de James Cameron (qui n'est pas à une tartufferie près), il faut toujours plus de virtuel pour nous rendre le réel (l'humanité à venir est virtuelle, sans corps, sans habitat autre que numérique).

Comme tu le dis toi-même, le schéma du film est un mensonge: il fait croire qu'il y a une guerre entre deux manières de vivre, entre deux civilisations (même si cette civilisation est supposée être un avenir), alors même qu'il n'y en a plus qu'une. Faut-il rappeler la vérité ? Les Indiens d'Amérique ont été exterminés, leur civilisation est éteinte depuis bien longtemps. Tout comme les autres civilisations d'Amérique. L'objectif qui était d'imposer partout une homogénéité est accompli. Être chinois plutôt qu'américain est une différence très relative.

Tout comme le racisme n'est absolument pas le projet politique à venir. Le film de Cameron est en retard de plus d'un siècle. Il ne traite pas de la colonisation, mais d'une guerre. Il n'y a pas de colonisation tant qu'un peuple continue de vivre selon ses lois et ses traditions, et c'est bien ce que nous montre le film. Pas plus que l'enjeu à venir n'est celui du racisme, mais une nouvelle forme de lutte des classes entre une élite a-nationale et ultra minoritaire, provenant de toutes origines ethniques qui envisage aujourd'hui clairement la possibilité de se passer d'une partie de l'humanité. La nouveauté c'est qu'auparavant la richesse des puissants se fondait sur l'exploitation et le travail des pauvres. Demain, les pauvres sont inutiles et dangereux. On pourra alors les exterminer, mais non pas de la manière que dépeint le film, en s'appuyant sur un concept dépassé depuis longtemps, celui de la propriété de la Terre: depuis le colonialisme on a inventé le néo-colonialisme qui permet de piller toutes les ressources naturelles avec des pouvoirs fantoches, mais bien plutôt la transformation de l'homme en deux espèces d'hommes: une race supérieure rendue possible par les applications concrètes de la techno-science et de l'eugénisme et de l'autre les mêmes méthodes appliquées (toujours de manière massive et industrielle): pendant que les plus riches amélioreront leurs enfants à naître, les pauvres seront stérilisés pour leur bien, ou plus exactement pour le bien de la planète.

J'en viens au point central. Quel est le point commun entre la nouvelle forme de domination et l'écologie politique ? La conviction partagée que l'homme est sinon de trop, du moins en surnombre. Quoi de plus logique alors que la comédie que nous joue ce film. Il n'est pas de meilleure actualité que la dénonciation de la Technique par la Technique poussée à son paroxysme au nom d'un bien supérieur. Mais c'est bel et bien cet avenir radieux qui sert d'aiguillon pour rendre dociles les citoyens de pays développés en pleine paupérisation culturelle, économique et sociale !

Pour pouvoir réaliser le "génocide" à venir, la puissance a besoin d'un prétexte. Et ce prétexte, c'est la protection de l'Environnement, le respect, la sauvegarde de la planète. Il faudra sacrifier une bonne part de l'humanité pour sauver notre planète. La boucle est bouclée. Oui l'humanité à venir, c'est peut-être une bande d'extraterrestres, des hommes améliorés, mais cette possibilité se construira sur les cadavres de 80% de l'humanité. Mais si le film de James Cameron nous disait la vérité, qui voudrait l'applaudir ?

On peut continuer longtemps. Mais toute la propagande à venir est contenue dans le film de James Cameron: l'humanité homogène au-delà de ses différences, le guide qui unit dans une gouvernance mondiale (sous la bannière des USA probablement) pour sauver la planète du danger que serait par exemple le réchauffement climatique. Quand les chefs d'état (Sarkozy ou Merkel en tête) appellent de leurs voeux, une organisation globale de l'environnement dotée de pouvoirs supranationaux, que nous dit le film de Cameron sur le danger à venir ? Rien. Il nous fait croire que la solution est proprement dans le génocide (mais qui sera bien entendu implicite): qui parle de contrôle des naissances, où de comment nous vivrons heureux au contact de la Nature ? Personne. Parce que c'est un monde magique (donc un mensonge).

La vérité du discours du film tient en quelques mots: l'humanité est obsolète; elle doit laisser la place à un homme amélioré (qui sera sur-humain) au nom d'un enjeu, l'écologie. Ce qu'il ne dit pas c'est que le Monde qu'il nous présente n'existera jamais sinon pour quelques uns, et non pas sans la Technique, mais dans un environnement virtuel (le cerveau dans le bocal d'Orwell). Ce qu'il cache c'est que pour quelques améliorés, le reste de l'humanité sera éliminée. Et il ment une énième fois (à la manière de Matrix) sur notre présent. Il nous vend une consolation (le Monde merveilleux des extraterrestres) alors que la réalité de l'humanité s'apparente à la situation concrète du personnage principal: enfermé dans un caisson, impuissant et ne pouvant vivre une vie digne de ce nom que par procuration. Moi, je ne suis pas encore idiote. Je sais qu'il est impossible de traverser l'écran. Il nous enferme, il fait écran. La consolation pour le spectateur, c'est que le temps d'un film, tout est vengé, la Technique nous offre un peu d'imaginaire à bas prix, le frisson d'une aventure toujours plus irréelle, afin que l'on ne discute pas trop notre réalité: c'est bien nous qui sommes enfermés dans notre caisson, enchaînés à nos écrans et les corps de substitution sont vides, ils n'ont pas d'âme. On pourra toujours augmenter la réalité virtuelle, la perfectionner, ce ne sera toujours qu'un pis-aller, une virtualité, un songe.

Cortese a écrit:Enfin, tu ne réponds pas à ma remarque : que font les grands réalisateurs actuels face à l'effondrement politique des valeurs humanistes ? Que font les grands esprits (à part Kubrick et Tarkovsky) pour rendre compte de la mutation de l'Humanité (enfin, 1/10) sous l'effet de la technique ? Ils s'en foutent. Ils continuent à faire des films comme si on vivait au temps de Stendhal.


Je préfère un bon film qui dise une vérité existentielle plutôt que celui qui m'endort, pour mon bien. Les grands cinéastes font de grands films, de Woody Allen à Roman Polanski, de Hou Hsiao Hsien à Kiarostami, ils font le seul acte de résistance qui vaille, ne pas soumettre leur imaginaire à l'uniformisation abrutissante d'un film comme "Avatar". Ils proposent des formes cinémtographiques originales qui font plus pour l'humanité que bien des discours politiques, ils préservent la diversité humaine. Ils font donc exactement le contraire du film de Cameron. Et c'est pourquoi je les chéris.


Tu vois bien que c'est un film intéressant puisqu'il nous permet de débattre de sujets que ne nous aurait pas permis un autre film actuellement en salle.

Mieux vaut voir et revoir "Ivan le Terrible", ses leçons sont toujours d'actualité. Parce que ses leçons sont esthétiques, pas politiques. Tout le monde se fiche du discours d'Eisenstein, par contre il s'incarne dans une forme novatrice et pertinente. Il suffit de comparer des réactions. Les spectateurs sortent repus d'un film comme "Avatar, consolés dans leur foi en la justice, en la bonté supérieure de la Nature, alors que le spectateur d'Eisenstein sort en guerre contre lui-même.

Silverwitch


Je ne vois pas en quoi le discours d'Eisenstein serait plus dépassé que celui du "Dictateur" par exemple, qui lui a été carrément retourné et mis au service de l'impérialisme actuel.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Ghinzani le 25 Jan 2010, 21:12

bon Cortese est frustré d'avoir cédé à un film commercial de merde qu'est Avatar...tu sais l'erreur est humaine, on en meurt pas...
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shoemaker le 25 Jan 2010, 21:14

Je n'ai pas vu le film. Je pense que je vais aller le voir, surtout a la lumiere de votre passionnant debat.

A priori, je ressentirai (au futur donc) certainement en toute logique, la meme chose que Cortese : un film tres techno, destine prioritairement aux ados, et qui mine de rien, serait une charge jubilatoire contre l'imperialisme americain (je resume...).

Silver dit qu'il faut regarder encore plus loin (en fait, Cortese ne regarderait pas assez loin...), plus profondement, pour comprendre la veritable nature de l'opus (c'est quand meme terrible qu'il faille etre lucide et pointu a ce point, pour decrypter un film apparemment "simple et anodin"... c'est dire la puissance subtilissime de la propagande holywoodienne... on est loin des westerns d'Audy Murphy...). Dans le meme temps, elle dit que ce film est "mauvais" (avec un grand ou un petit "m" ?).

Mais du point de vue de la propagande qu'il vehicule et qu'elle denonce, il semble etre tres tres fort. Comment dire... ce film est hautement pervers. Il a la beaute de le perversite, la beaute du diable. Il serait un hymne au Mal, carrement !

Parce que si ce que dit Silver est juste, alors il faut saluer le realisateur comme un manipulateur de genie :
- D'abord Le choix de l'esthetique globale du film, pour cibler une foule immense, manipulable, tres "receptrice", avide de trucs high-tech, et qui sera en plein dans l'oeil du cyclone d'ici 20 ans... (sachant que la culture mondiale s'homogeinise inexorablement, meme s'il n'a jamais ete aussi difficile de parcourir le monde librement... Mais la communication virtuelle sans bouger de chez soi "rive devant un ecran", a pris le pas sur les caravanes et la marche a pied).
- Puis, la transmission en subliminal, d'un propos terrifiant. Avec une maniere incroyablement vicieuse.


Alors oui, Cortese a raison : le film n'est pas si anodin que cela, au contraire, puisqu'il provoque une discussion passionnante et fondamentale.
Alors oui, Silver aurait raison, si le film n'est pas du tout ce que l'on croit a priori. Et loin d'etre une charge contre l'Amerique imperialiste en particulier et le colonialisme en general, il serait un hymne a un totalitarisme a venir, qui fera passer le nazisme pour une doctrine humaniste.

A voir donc, toute affaire cessante.

Silver,
tu dis a juste titre que Holywood ne se tirerait pas une balle dans le pied en produisant un film qui irait contre le systeme. Pourquoi alors avoir produit a l'epoque un film comme Little big man, qui avait inflige en son temps, un rude coup a la bonne conscience americaine ?
Dernière édition par Shoemaker le 25 Jan 2010, 21:27, édité 1 fois.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Ghinzani le 25 Jan 2010, 21:21

mais je respecte le choix des autres.J'avoue humblement que le ciné pour moi est un plaisir different même si Oceans est aussi un film à "gros budget"...
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shoemaker le 25 Jan 2010, 21:21

Ghinzani a écrit:bon Cortese est frustré d'avoir cédé à un film commercial de merde qu'est Avatar...tu sais l'erreur est humaine, on en meurt pas...

Mais en meme temps, ce n'est pas Cortese (ni Silver, ni personne), le sujet du debat, mais le role du cinema dans le monde, la maniere d'apprehender un film, la part de la raison et de l'emotion dans nos jugements, notre vision du monde meme... toutes ces choses. Et ce que disent Silver, Shunt, Cortese, et d'autres, est passionnant. Et a priori, Cortese a cede a sa copine. Il le dit des le debut, d'une maniere tres drole. Tu ne trouves pas ? tant pire...
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Ghinzani le 25 Jan 2010, 21:23

Shoemaker a écrit:
Ghinzani a écrit:bon Cortese est frustré d'avoir cédé à un film commercial de merde qu'est Avatar...tu sais l'erreur est humaine, on en meurt pas...

Mais en meme temps, ce n'est pas Cortese (ni Silver, ni personne), le sujet du debat, mais le role du cinema dans le monde, la maniere d'apprehender un film, la part de la raison et de l'emotion dans nos jugements, notre vision du monde meme... toutes ces choses. Et ce que disent Silver, Shunt, Cortese, et d'autres, est passionnant. Et a priori, Cortese a cede a sa copine. Il le dit des le debut, d'une maniere tres drole. Tu ne trouves pas ? tant pire...

si si , la subjectivité des goûts est une liberté...maintenant je ne veux pas savoir "jusqu'où" Cortese est prêt à céder à sa copine... :jesors: :wink:
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Hugues le 25 Jan 2010, 22:52

silverwitch a écrit:
Shunt a écrit:
silverwitch a écrit:Il me semble surtout que c'est un portrait flatteur, plus exactement un miroir flatteur pour les adolescents, qui flatte l'illusion de la singularité, de la différence. Tous beaux, tous sombres, tous différents, tous incompris, tous mystérieux.

Silverwitch


C'est en général la recette du "teen movie", de "Breakfast Club" à "American Pie" en passant par "Pump up the volume" ou "La folle journée de Ferris Bueller". Attention, j'ai juste dit que c'était un divertissement correct. Je n'ai pas dit que c'était un chef d'oeuvre, hein.


Je ne vois pas de rapport entre "Breakfast Club" et celle de "Twilight". Il y a même une opposition de nature irréconciliable. Dans le premier, les ados sont persuadés d'être différents, incompris et ne pouvant fonctionner qu'en bande ou en groupe, par affinités (qui se ressemble s'assemble). Ils commencent par se conformer à une image (le sportif, le bon élève) et par un artifice (le huit-clos) et le conflit, ils sont obligés de s'exposer pour se rendre compte qu'en fait ils sont tous pareils, ils font l'épreuve de la normalité.

C'est ennuyeux d'ailleurs que tu prennes John Hughes en exergue, alors même que son cinéma (très très sous-estimé) propose un panorama très éloigné de celui du cinéma pour ados d'aujourd'hui. Pour schématiser, dans un cas des gens normaux se réveillent un matin avec des super-pouvoirs (possibilité Superman à destination des ados), de l'autre des jeunes qui rêvent d'être des super-héros se rendent compte à la fin du film qu'ils sont simplement des gens normaux. Seule une lecture superficielle de "Weird Science" ou de "Ferris Bueller" pourrait faire croire qu'il en va autrement, mais en fait Ferris Bueller (le personnage) a la même fonction que le personnage artificiel de Lisa, une sorte de "tiers idéal" qui donne les moyens d'affronter le monde: dans "Ferris Bueller", ce sera au personnage du meilleur ami de Ferris de se confronter à la réalité, à son père. La construction obéit à cette logique en triangle: au tiers idéal s'oppose le tiers monstrueux (celui du surveillant général, joué par le génial Jeffrey Jones).

Aller à la rencontre de l'Autre et découvrir sa normalité comme condition pour aménager un espace à la rencontre, c'est le thème central du cinéma de John Hughes, pour lequel devenir adulte c'est se dépouiller de sa fausse originalité qui sert à mettre les autres à distance. Tout cela est vraiment très éloigné dans l'esprit d'un film comme Twilight. Et si on se souvient encore de John Hughes, c'est que lui avait un talent immense, il observait la réalité avec attention.

Silverwitch


Pfff! Telle la cavalerie.... :x
En effet les mots de Shunt m'ont démangé hier soir, tard, car justement il me semblait que, dans les films de Hughes, si l'on fait connaissance avec ses personnages alors qu'ils sont enflés de cette quête de singularité, le film est un voyage qui les emmène dans la démarche inverse.. Si je n'avais renoncé par flemme, j'aurais donc préparé le terrain à silverwitch en déposant les mots qu'ailleurs, cet été, j'avais laissés au matin de la disparition de Hughes ... :

Je suis un peu déçu, que vous ne voyiez dans le cinéma de John Hughes que du cinéma teenage. Les films de John Hughes, sous-tendaient une pensée, un message, qui allait à contre-courant du cinéma américain des années 80 : celui de la rencontre de l'Autre dans ce qu'elle a d'initiatique..

Que dans le pas vers l'Autre qu'elle nécessite, une certaine forme d'identification à son vécu, et l'acceptation implicite de sa similarité, qu'en étant contraint donc à abandonner un peu de ce qu'on croit être soi, nous définir comme singulier, en cessant de cultiver une originalité feinte, en acceptant douloureusement une certaine normalité (en croyant donc faire le deuil de son unicité), en se rendant plus vulnérable pour s'ouvrir à l'autre, on se découvre en fait dans le regard de l'autre, on découvre son véritable trésor, sa véritable identité, sa véritable singularité, dans l'unicité, dans la beauté unique de la rencontre (*)

A une époque où le cinéma américain perdait le rapport à la réalité, là où il se complaisait jusqu'à l'indigestion à décrire l'ascension du banal à l'exceptionnel, Hughes mettait en scène des personnages qui retrouvaient par la rencontre cette humanité, après s'être initialement senti différent, ou s'être ambitionné surhumain.

L'épreuve de l'abandon de sa supposée singularité, la confrontation à sa normalité y est en fait un salut: ils y gagnent le trésor du partage de la condition humaine, la chance de voir en tout autre un semblable, de ne plus se sentir seul.


Boh, il faut croire que j'ai été à bonne école :o ;) :jesors:

Hugues

(*): mystère de l'autre certes, mais finalement aussi mystère de soi-même dans la rencontre ; et mystère de leur rencontre.
Hugues
 

Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Hugues le 26 Jan 2010, 00:56

Shoemaker a écrit:Parce que si ce que dit Silver est juste, alors il faut saluer le realisateur comme un manipulateur de genie :


Pas forcément.

Comme Silverwitch l'a déjà écrit, il faut interroger une oeuvre non ce qu'elle pourrait être, c'est à dire non sur les intentions de Cameron.. Mais sur ce qu'elle est...
Ce qui en corrolaire, signifie aussi que ce qu'elle est ne relève pas forcément de ce que Cameron a consciemment voulu.

Aussi par parenthèse, peu importe les sous-titres des critiques ou des entrevues (qui expriment peut-être des intentions sincères de Cameron.. mais peu importe).


Et qu'un film soit un hymne à quelque chose de plus monstrueux qui échappe totalement à celui qui en est à l'origine n'a rien d'insolite. Cameron, ses coscénaristes et la masse de personne qui ont pu travailler sur ce film vivent dans une même culture, aux mêmes présupposés, ayant avalé la même propagande, au même inconscient. Dès lors, que leur inconscient commun, derrière des intentions conscientes naïves, dessine de concert un hymne à quelque chose de terrifiant, sous les dehors d'une guimauve qui puisse être acceptée de tous, n'a rien d'invraisemblable..

Hugues
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shoemaker le 26 Jan 2010, 06:24

Hugues a écrit:
Shoemaker a écrit:Parce que si ce que dit Silver est juste, alors il faut saluer le realisateur comme un manipulateur de genie :


Pas forcément.

Comme Silverwitch l'a déjà écrit, il faut interroger une oeuvre non ce qu'elle pourrait être, c'est à dire non sur les intentions de Cameron.. Mais sur ce qu'elle est...
Ce qui en corrolaire, signifie aussi que ce qu'elle est ne relève pas forcément de ce que Cameron a consciemment voulu.

Aussi par parenthèse, peu importe les sous-titres des critiques ou des entrevues (qui expriment peut-être des intentions sincères de Cameron.. mais peu importe).


Et qu'un film soit un hymne à quelque chose de plus monstrueux qui échappe totalement à celui qui en est à l'origine n'a rien d'insolite. Cameron, ses coscénaristes et la masse de personne qui ont pu travailler sur ce film vivent dans une même culture, aux mêmes présupposés, ayant avalé la même propagande, au même inconscient. Dès lors, que leur inconscient commun, derrière des intentions conscientes naïves, dessine de concert un hymne à quelque chose de terrifiant, sous les dehors d'une guimauve qui puisse être acceptée de tous, n'a rien d'invraisemblable..

Hugues


Je comprends bien ce que tu dis, Hugues.
Ca supposerait eventuellement qu'il n'existe pas de cordon ombilical entre l'oeuvre et son geniteur.
Ou plutot, qu'une fois l'oeuvre finie, le cordon est coupe. une fois l'oeuvre mise a la disposition du public, le realisateur ne doit plus etre un element de jugement.
Pourquoi pas.

MAis alors il faut supposer donc ceci :
Cameron part avec des idees X, et l'oeuvre, au final, par une alchimie qui lui echappe, vehicule des idees Y, contraires aux opinions du dit Cameron (on ne sais plus si c'est un mec "gentil" ou bien un cynique accompli), alchimie procedant de l'environnement culturel dans lequel baigne toute l'equipe du film. Tu trouves cela vraisemblable. C'est, pour le moins, troublant et etonnant, un tel resultat...

Ce que decrit Silver est precis, construit, puissant... et ca serait juste le resultat (ultra coherent par ailleurs) d'une activite inconsciente pervertie par une propagande insidieuse ?... Et pourquoi pas... le hasard, peut etre ?...
Difficile a concevoir, difficile de trouver cela vraisemblable. Quand toutes les coincidences... coincident, on est alors dans une demarche volontariste.


J'ai du mal a parler du film lui meme, puisque je ne l'ai pas encore vu, parler de sa valeur intrinseque (en ai-je les moyens ?), en tant que singularite independante des desirs et opinions de Cameron, qui d'ailleurs, d'apres ce que tu dis, se serait lui meme fourvoye, en devenant a son corps defendant, le vecteur d'une propagande dont il est victime, et non acteur.

Mais est ce que parler de la propagande que vehicule un film, c'est aussi parler de l'oeuvre elle-meme ? Cette propagande est un element constitutif. Au meme titre que les techniques propres a la fabrication du film (zoom, contre plongee, casting, mise en scene, machin truc, etc...), le tout participant au final a faire une oeuvre coherente, originale, pertinente, etc... (ou pas...). On peut parler de la propagande (ou du message tout simplement) que vehicule un film, et ON PARLE DE CE FAIT DU FILM LUI MEME, il me semble. Or il est difficile de parler de cela, sans tenir aucunement compte des opinions, de la personnalite, de l'auteur. Mais j'ai lu les arguments de Silver, et je comprends que cela se discute...

Ceci dit, se pose clairement un probleme qui se ballade en filigrane, dans tout ce qui a ete dit :
qui est vraiment capable d'analyser correctement un film, ou tout autre oeuvre artistique, en dehors d'une infime minorite qui possede les connsaissances intellectuelles necessaires ?... (du coup, il est plus facile et confortable de s'en tenir a l'emotion que sucite l'oeuvre). Et encore ! une bonne part de cette minorite met son savoir critique au service d'un cynisme coupable... Il suffit de lire le gros des critiques qui circulent dans les media les plus suivis.

Vaste probleme !
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Cortese le 26 Jan 2010, 09:24

Cette histoire de propagande me parait un peu nébuleuse. Les "méchants" dans Avatar sont sans le moindre doute des Américains et uniquement des Américains (contrairement aux habitudes hollywoodiennes, on ne voit même pas un Noir). Au début du film, on voit les "marines" débarquer de la navette spatiale, et le grand méchant du film, un vrai salaud balafré et blond comme un nazi, le colonel Quaritch (le héros paraplégique est un ancien marine réintégré au grade de caporal pour remplacer son frère jumeau au pied levé, si on peut dire) leur dit :

"Lors du discours de Quaritch aux marines, il leur signale qu'« ils ne sont plus au Kansas », reprenant l'expression de Dorothy « we're not in Kansas anymore » dans le Magicien d'Oz." (Wiki)

Je veux bien que Cameron fasse de la propagande, mais si c'est de la propagande pour l'armée américaine (qui est dépeinte avec ses uniformes, ses armes actuelles, même pas futuristes), c'est vachement subliminal comme truc.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shoemaker le 26 Jan 2010, 10:49

Cortese a écrit:Cette histoire de propagande me parait un peu nébuleuse. Les "méchants" dans Avatar sont sans le moindre doute des Américains et uniquement des Américains (contrairement aux habitudes hollywoodiennes, on ne voit même pas un Noir). Au début du film, on voit les "marines" débarquer de la navette spatiale, et le grand méchant du film, un vrai salaud balafré et blond comme un nazi, le colonel Quaritch (le héros paraplégique est un ancien marine réintégré au grade de caporal pour remplacer son frère jumeau au pied levé, si on peut dire) leur dit :

"Lors du discours de Quaritch aux marines, il leur signale qu'« ils ne sont plus au Kansas », reprenant l'expression de Dorothy « we're not in Kansas anymore » dans le Magicien d'Oz." (Wiki)

Je veux bien que Cameron fasse de la propagande, mais si c'est de la propagande pour l'armée américaine (qui est dépeinte avec ses uniformes, ses armes actuelles, même pas futuristes), c'est vachement subliminal comme truc.


Mais tu sais bien que c'est la seule propagande qui vaille.
Parce que reste la question : pourquoi diable Holywood promouvrait avec un tel tapage mediatique, un film qui serait reellement anti americain. Tu sais bien que les Maitres du monde ont toujours un plan dans le plan, comme Eldred Grang ! :lol:
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shunt le 26 Jan 2010, 12:56

silverwitch a écrit:Je ne vois pas de rapport entre "Breakfast Club" et celle de "Twilight". Il y a même une opposition de nature irréconciliable. Dans le premier, les ados sont persuadés d'être différents, incompris et ne pouvant fonctionner qu'en bande ou en groupe, par affinités (qui se ressemble s'assemble). Ils commencent par se conformer à une image (le sportif, le bon élève) et par un artifice (le huit-clos) et le conflit, ils sont obligés de s'exposer pour se rendre compte qu'en fait ils sont tous pareils, ils font l'épreuve de la normalité. C'est ennuyeux d'ailleurs que tu prennes John Hughes en exergue, alors même que son cinéma (très très sous-estimé) propose un panorama très éloigné de celui du cinéma pour ados d'aujourd'hui. Pour schématiser, dans un cas des gens normaux se réveillent un matin avec des super-pouvoirs (possibilité Superman à destination des ados), de l'autre des jeunes qui rêvent d'être des super-héros se rendent compte à la fin du film qu'ils sont simplement des gens normaux.


Je ne reconnais pas trop le "pitch" de "Twilight" là-dedans. L'héroïne est une ado banale, parents divorcés, qui débarque dans un nouvel environnement après un déménagement. Le vampire dont elle tombe amoureuse est une métaphore : il est à la fois le prince charmant et le fantasme sexuel absolu, l'incarnation de la tentation de la chair (ce qui est cocasse pour un mort-vivant). Isabella Swan est une "girl-next-door" qui n'a rien de surnaturel. A la rigueur, c'est à son contact que son vampire, Edward, revient à une certaine normalité. Au départ, il ne pense qu'à la mordre, il doit combattre ses pulsions pour établir une relation normale avec elle. C'est le processus d'intégration sociale de l'enfant dans le monde des adultes. La vie en société n'accepte ni la loi du plus fort, ni le "fais tout ce qu'il te plaît". Il est intéressant qu'au départ, Edward ne vit qu'avec les siens, sa famille de vampire. C'est un ado solitaire qui ne parle à personne, ne fréquente personne d'autre que son clan. C'est sa relation avec Isabella qui l'amène à se socialiser. Isabella transcende d'ailleurs les clans, les communautés. Elle fréquente à la fois les jeunes ados mortels de son lycée, les vampires et les Indiens de la réserve (qui sont des hommes-loups ennemis des vampires). "Twilight" parle donc également de cette confrontation entre une anormalité supposée ou revendiquée et la norme.

Seule une lecture superficielle de "Weird Science" ou de "Ferris Bueller" pourrait faire croire qu'il en va autrement, mais en fait Ferris Bueller (le personnage) a la même fonction que le personnage artificiel de Lisa, une sorte de "tiers idéal" qui donne les moyens d'affronter le monde: dans "Ferris Bueller", ce sera au personnage du meilleur ami de Ferris de se confronter à la réalité, à son père. La construction obéit à cette logique en triangle: au tiers idéal s'oppose le tiers monstrueux (celui du surveillant général, joué par le génial Jeffrey Jones).


Mouais. Moi, j'ai une toute autre lecture de "Ferris Bueller". De quoi nous parle ce film ? De la génération qui a grandi dans les années 80, c'est-à-dire des enfants des soixante-huitards, des enfants de la génération du "baby boom". Bueller n'a rien d'un "tiers idéal". Il tient à Cameron et à sa petite amie le discours cynique de ses aînés. En clair, profite de la vie quand tu es jeune, fais des conneries, et après rentre vite dans le rang. Bueller, c'est la "coolitude" normée, calibrée, la rebellion rituelle mais éphémère de l'ado, qui reproduit déjà les mêmes schémas, les mêmes attitudes que son père a du avoir avant lui (il chante "Twist and Shout" des Beatles, dans la rue, une chanson des années 60, qui fait d'ailleurs se trémousser son père, dans son bel immeuble en verre de yuppie). C'est aussi un petit manipulateur qui profite de la gentillesse des autres (une collecte est même organisée pour soigner sa supposée maladie) et joue avec leurs sentiments. Sa réaction quand Cameron explose le garage de son père est évocatrice : panique totale, effroi, on ne joue plus, il perd son sourire. Cameron est allé bien plus loin que lui même n'aurait jamais osé aller. Parce que Cameron exprime une vraie rebellion, dénonce l'hypocrise des soixante-huitards, leur égoïsme hédoniste et matérialiste, il rompt avec les règles du jeu. C'est la colère, la révolte de Cameron qui nous montre Bueller sous son vrai visage, celui du petit branleur petit-bourgeois. Cameron le fait chuter de son piédestal, c'est lui le vrai héros, sincère et culoté.

Autre personnage intéressant dans "Ferris Bueller", celui de la soeur. Elle connait la vraie nature de son frère et ne supporte pas son hypocrisie. C'est une idéaliste, une vraie, honnête et éprise de justice. Une sorte de pasionaria de gauche, engagée. Il est très amusant qu'elle finisse le film au poste, où elle tombe amoureuse d'un "dealer", interprété par Charlie Sheen. Sa passion idéaliste la fait chavirer dans les bras d'un voyou.

Quant au surveillant général, personnage sans doute le plus drôle, il est l'incarnation du vieil ordre réactionnaire, vestige désuet d'une autre époque, totalement en déphasage, inadapté au monde contemporain. Il agit comme un épouvantail caricatural, méprisé à la fois par les gosses et leurs parents soixante-huitards qui ont pris le pouvoir.

Maintenant, ça, c'est l'analyse que je fais du film à 32 ans. Mais quand j'en avais 14, Bueller était un héros, sa soeur une connasse antipathique, Cameron un pauvre type, et le surgé le super méchant. Il y a une ambivalence dans ce film qui parle subtilement des ados des années 80, mais dont les subtilités ne sont pas forcément perceptibles par ceux auxquels ce genre de film est destiné. Je pense aussi que Ferris Bueller tend un miroir flatteur aux ados. Ils ont tous de bonnes tronches, ils ont collectivement la maîtrise des événements, les adultes sont complètement à la ramasse quand ils ne sont pas complètement ridicules. Et c'est pour cela que quand on était ado, on a tous adoré ce film.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 26 Jan 2010, 15:04

Shoemaker a écrit:Je n'ai pas vu le film. Je pense que je vais aller le voir, surtout a la lumiere de votre passionnant debat.

A priori, je ressentirai (au futur donc) certainement en toute logique, la meme chose que Cortese : un film tres techno, destine prioritairement aux ados, et qui mine de rien, serait une charge jubilatoire contre l'imperialisme americain (je resume...).

Silver dit qu'il faut regarder encore plus loin (en fait, Cortese ne regarderait pas assez loin...), plus profondement, pour comprendre la veritable nature de l'opus (c'est quand meme terrible qu'il faille etre lucide et pointu a ce point, pour decrypter un film apparemment "simple et anodin"... c'est dire la puissance subtilissime de la propagande holywoodienne... on est loin des westerns d'Audy Murphy...). Dans le meme temps, elle dit que ce film est "mauvais" (avec un grand ou un petit "m" ?).

Mais du point de vue de la propagande qu'il vehicule et qu'elle denonce, il semble etre tres tres fort. Comment dire... ce film est hautement pervers. Il a la beaute de le perversite, la beaute du diable. Il serait un hymne au Mal, carrement !

Parce que si ce que dit Silver est juste, alors il faut saluer le realisateur comme un manipulateur de genie :
- D'abord Le choix de l'esthetique globale du film, pour cibler une foule immense, manipulable, tres "receptrice", avide de trucs high-tech, et qui sera en plein dans l'oeil du cyclone d'ici 20 ans... (sachant que la culture mondiale s'homogeinise inexorablement, meme s'il n'a jamais ete aussi difficile de parcourir le monde librement... Mais la communication virtuelle sans bouger de chez soi "rive devant un ecran", a pris le pas sur les caravanes et la marche a pied).
- Puis, la transmission en subliminal, d'un propos terrifiant. Avec une maniere incroyablement vicieuse.


Alors oui, Cortese a raison : le film n'est pas si anodin que cela, au contraire, puisqu'il provoque une discussion passionnante et fondamentale.
Alors oui, Silver aurait raison, si le film n'est pas du tout ce que l'on croit a priori. Et loin d'etre une charge contre l'Amerique imperialiste en particulier et le colonialisme en general, il serait un hymne a un totalitarisme a venir, qui fera passer le nazisme pour une doctrine humaniste.

A voir donc, toute affaire cessante.



Je ne suis pas persuadée qu'il soit nécessaire de voir ce film, qui je le répète, est un mauvais film: vraiment moche (la représentation des êtres et des choses donne l'impression d'un jeu vidéo), il n'y a aucun rapport sensuel avec la Nature, ce qui paraît paradoxal de prime abord, mais s'explique après coup. J'ajouterai que le scénario est à la fois faiblard et inutilement alambiqué (le film commence par un incroyable tunnel narratif), et tous les rapports entre les personnages obéissent à un schématisme quasi mécanique, la frontière est tranchée dès le départ: gentils contre méchants, manichéisme dont jamais le film ne sortira.

Comme le rappelle Cortese, si tu as déjà vu un western, tu connais déjà tout le schéma narratif du film qui ne sortira jamais du cliché. Par contre, le film innove en jouant sur plusieurs tableaux et plusieurs significations:

- C'est un western pro-indien et anti-américain: critique de l'impérialisme américain. Mais critique superficielle comme je le montrais dans ma précédente réponse, puisqu'il rejoue entièrement un schéma qui n'existe plus (qui sont les indiens ?).

- C'est une métaphore du trajet du spectateur: le personnage principal est une allégorie du spectateur. Sa paralysie figure la position du spectateur devant un écran. Le film propose un voyage, un rêve, d'un monde où l'on vivrait selon une sagesse ancestrale, connecté à la nature. Il nous invite donc à une utopie ou à rêver un beau voyage dans le passé (on revient à la possibilité des indiens).

- Mais cette lecture allégorique ne résiste pas à l'épreuve des faits: quelle est cette civilisation ? Si c'est une civilisation passée, alors le film n'a aucun intérêt parce qu'il nous ment. Je montrais hier qu'Hollywood avait bien réalisé un monde homogène. Si cette civilisation est une civilisation à venir, d'où vient sa sagesse ancienne ? Si nous sommes à la fois les victimes et les bourreaux, quel est le projet à venir ?

- C'est alors que le film révèle en creux, de manière implicite et inconsciente, sa vraie nature, qui est ce que j'expliquais hier: l'argument écologique est un leurre et la propagande qu'il faut identifier. C'est d'autant plus repérable que c'est le seul discours qui fasse l'unanimité au-delà des enjeux locaux chez les puissants du monde. Demande-toi simplement quel autre sujet fait médiatiquement et politiquement l'unanimité. Cherche ensuite quelles seront les conséquences politiques et humaines de l'écologie politique. Ma réponse est claire et précise: amélioration d'un côté, éradication de l'autre.

La vérité du film apparaît alors dans toute son horreur. Les extra-terrestres sont la nouvelle race supérieure à venir (et le film retrouve alors sa cohérence) et les hommes anciens sont voués à disparaître (chassés du Paradis), cette race de surhommes, comment peut-elle exister ? Par l'amélioration techno-scientifique (double discours du film qui pour nous parler de magie, ne fait en réalité que vendre toujours plus de science et de technique). Ces êtres plus grands, plus forts, ils sont à réaliser par la science. Ce que le film cache, c'est le discours génocidaire. Comme Cameron a une visée mythique, il doit masquer la réalité sous des présupposés. L'évaluation critique commence par démonter les non-dits. Il suffit alors de reprendre le discours de l'écologie: l'homme est en surnombre (ça tombe bien, c'est aussi le discours des puissants). Que faire du surnombre ?

- Enchaîner les inutiles aux écrans. Ce que fait le film avec son discours allégorique. À chacun de se positionner face à la réalité de l'univers virtuel qui nous est proposé. Devons-nous croire que le monde peut être merveilleux ou bien que le film par le biais de la Technique veut nous aveugler sur la vérité de notre condition: à savoir que nous sommes enchaînés et prisonniers devant un écran que l'on ne peut jamais traverser. Tu connais déjà ma réponse.

- Faire accepter comme inéluctable le projet totalitaire en cours et à venir: écologie, d'où culpabilisation individuelle et collective, homme inutile, etc... Comment savoir que le film cache la vérité ? C'est simple, c'est logique. Où est passé le fait que l'humanité est trop nombreuse ? Ce monde d'abondance où chacun est libre, heureux au contact de la Nature bienfaitrice qui dispense généreusement. Soit nous sommes trop nombreux, et alors la réalité est que le film veut simplement nous consoler en nous éloignant de la réalité, soit cet avenir est possible (réellement ou virtuellement) pour une petite minorité. Le projet du film révèle alors la nature diabolique du totalitarisme de demain: il faut éradiquer l'essentiel de l'humanité pour réaliser une race de surhommes.

Dans tous les cas, ce film est au mieux une illusion, au pire une monstruosité. Je crois qu'il est un peu des deux. Il occupe aujourd'hui, fournissant une illusion de vengeance et une maigre consolation, et il participe à préparer les hommes au totalitarisme en cours: une gouvernance mondiale au nom de l'écologie qui fera d'un côté des êtres supérieurs et de l'autre stérilisera massivement les populations pauvres. Pour l'instant, il ne s'agit que de stériliser notre imaginaire, le borner à un monde magique, merveilleux et impossible. Quoi qu'il advienne, ce genre de films est une saloperie.

Shoemaker a écrit:Silver,
tu dis a juste titre que Holywood ne se tirerait pas une balle dans le pied en produisant un film qui irait contre le systeme. Pourquoi alors avoir produit a l'epoque un film comme Little big man, qui avait inflige en son temps, un rude coup a la bonne conscience americaine ?


Autre temps. Il y eut un temps où le cinéma grand public nous traitait en adultes, mais "Little Big Man" était déjà une exception. Comme l'a été celui de Kubrick. On laissait un espace aux meilleurs (parce qu'on croyait encore qu'il y avait une valeur quelque part) et peu importait le sens des films, il était noyé dans le bruit et ne concernait qu'une minorité. Désormais, même la minorité instruite est trop dangereuse, elle est donc en voie d'extinction. Des gens comme Cortese ou toi, vous êtes des dinosaures. Trop cultivés, trop instruits, avec une conscience politique ordonnée. Il ne faut plus que des consommateurs. Et "Avatar" est du consommable.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 26 Jan 2010, 15:24

Hugues a écrit:
Je suis un peu déçu, que vous ne voyiez dans le cinéma de John Hughes que du cinéma teenage. Les films de John Hughes, sous-tendaient une pensée, un message, qui allait à contre-courant du cinéma américain des années 80 : celui de la rencontre de l'Autre dans ce qu'elle a d'initiatique..

Que dans le pas vers l'Autre qu'elle nécessite, une certaine forme d'identification à son vécu, et l'acceptation implicite de sa similarité, qu'en étant contraint donc à abandonner un peu de ce qu'on croit être soi, nous définir comme singulier, en cessant de cultiver une originalité feinte, en acceptant douloureusement une certaine normalité (en croyant donc faire le deuil de son unicité), en se rendant plus vulnérable pour s'ouvrir à l'autre, on se découvre en fait dans le regard de l'autre, on découvre son véritable trésor, sa véritable identité, sa véritable singularité, dans l'unicité, dans la beauté unique de la rencontre (*)

A une époque où le cinéma américain perdait le rapport à la réalité, là où il se complaisait jusqu'à l'indigestion à décrire l'ascension du banal à l'exceptionnel, Hughes mettait en scène des personnages qui retrouvaient par la rencontre cette humanité, après s'être initialement senti différent, ou s'être ambitionné surhumain.

L'épreuve de l'abandon de sa supposée singularité, la confrontation à sa normalité y est en fait un salut: ils y gagnent le trésor du partage de la condition humaine, la chance de voir en tout autre un semblable, de ne plus se sentir seul.


Boh, il faut croire que j'ai été à bonne école :o ;) :jesors:

Hugues

(*): mystère de l'autre certes, mais finalement aussi mystère de soi-même dans la rencontre ; et mystère de leur rencontre.


:good

Tu as tout dit !

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Fatcap le 26 Jan 2010, 15:43

Je trouve ce débat sur Avatar fabuleusement intéressant, mais je n'arrive pas à prendre parti. D'un côté je crois que Cortese a raison, et que ce film innove en dépeignant les mercenaires américains comme le camp du mal. D'un autre côté il me semble que silverwitch pointe très justement du doigt la faiblesse essentielle d'Avatar : l'alternative que le film nous propose est purement imaginaire, et la victoire des extra-terrestres n'est pas dûe à la supériorité militaire de ceux-ci, mais à une intervention mystique de la planète elle-même qui retourne une situation au départ fort compromise...

Impossible donc de transposer Avatar à une situation réelle, comme par exemple la lutte des Indiens du Pérou face au président Garcia. Ce film nous montre un problème qui existe vraiment, mais débouche sur une solution irréelle, "feel good". Le héros, au lieu de rester humain, se débarrasse de ses responsabilités en devenant avatar. Les extra-terrestres sont ridiculement idéalisés et décrits comme en symbiose totale avec la nature : autre invraisemblance. Je crains que le film s'avère ainsi n'être qu'un simple défouloir pour consommateurs complexés. Un très bon défouloir, à l'esthétique très jeu vidéo et léchée, et au positionnement idéologique légèrement innovant, mais guère plus...
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Cortese le 26 Jan 2010, 16:07

Fatcap a écrit:Je trouve ce débat sur Avatar fabuleusement intéressant, mais je n'arrive pas à prendre parti. D'un côté je crois que Cortese a raison, et que ce film innove en dépeignant les mercenaires américains comme le camp du mal. D'un autre côté il me semble que silverwitch pointe très justement du doigt la faiblesse essentielle d'Avatar : l'alternative que le film nous propose est purement imaginaire, et la victoire des extra-terrestres n'est pas dûe à la supériorité militaire de ceux-ci, mais à une intervention mystique de la planète elle-même qui retourne une situation au départ fort compromise...

Impossible donc de transposer Avatar à une situation réelle, comme par exemple la lutte des Indiens du Pérou face au président Garcia. Ce film nous montre un problème qui existe vraiment, mais débouche sur une solution irréelle, "feel good". Le héros, au lieu de rester humain, se débarrasse de ses responsabilités en devenant avatar. Les extra-terrestres sont ridiculement idéalisés et décrits comme en symbiose totale avec la nature : autre invraisemblance. Je crains que le film s'avère ainsi n'être qu'un simple défouloir pour consommateurs complexés. Un très bon défouloir, à l'esthétique très jeu vidéo et léchée, et au positionnement idéologique légèrement innovant, mais guère plus...


Non, il n'y a aucun mysticisme la dedans. Shoemaker et moi sommes de gros lecteurs de SF depuis des décades, donc les détails "techniques" des sociétés imaginaires alternatives à l'Humanité ne nous échappent pas (sans parler de notre formation commune en sciences biologiques). Ce n'est pas la planète qui intervient pour chasser l'envahisseur, mais l'ensemble des êtres vivants de la planète, interconnectés par un réseau neuronal (avec une intelligence supérieure centrale mais implicitement de nature biologique). C'est très différent. Après tout nous sommes bien connectés entre nous par des câbles et des réseaux hertziens.
Mais ceci n'a pas une importance centrale à mes yeux, mais il me parait évident que la fable SF "Avatar" n'est qu'une allégorie des guerres américaines actuelles. Cameron semble avoir été sincèrement un opposant à la guerre en Irak, peut-être que la censure hollywoodienne n'est pas infaillible, peut-être que Cameron était jugé trop docile idéologiquement pour être dangereux, peut-être que ce genre de film est trop méprisé pour que l'Oeil de Sauron estime que ça vaille la peine d'intervenir, peut-être qu'il n'y a vu que l'aspect écolo, peut être...
Et bien sur la victoire des indigènes est factice, c'est une victoire morale qui est suggérée en réalité. Donc une condamnation de l'impérialisme matérialiste américain. Enfin, quoi ! Pourquoi voulez-vous m'empêcher de croire à ce message alors qu'il est le plus simple (application du rasoir d'Ockham :lol: )
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 26 Jan 2010, 17:11

Shunt a écrit:Je ne reconnais pas trop le "pitch" de "Twilight" là-dedans. L'héroïne est une ado banale, parents divorcés, qui débarque dans un nouvel environnement après un déménagement. Le vampire dont elle tombe amoureuse est une métaphore : il est à la fois le prince charmant et le fantasme sexuel absolu, l'incarnation de la tentation de la chair (ce qui est cocasse pour un mort-vivant). Isabella Swan est une "girl-next-door" qui n'a rien de surnaturel. A la rigueur, c'est à son contact que son vampire, Edward, revient à une certaine normalité. Au départ, il ne pense qu'à la mordre, il doit combattre ses pulsions pour établir une relation normale avec elle. C'est le processus d'intégration sociale de l'enfant dans le monde des adultes. La vie en société n'accepte ni la loi du plus fort, ni le "fais tout ce qu'il te plaît". Il est intéressant qu'au départ, Edward ne vit qu'avec les siens, sa famille de vampire. C'est un ado solitaire qui ne parle à personne, ne fréquente personne d'autre que son clan. C'est sa relation avec Isabella qui l'amène à se socialiser. Isabella transcende d'ailleurs les clans, les communautés. Elle fréquente à la fois les jeunes ados mortels de son lycée, les vampires et les Indiens de la réserve (qui sont des hommes-loups ennemis des vampires). "Twilight" parle donc également de cette confrontation entre une anormalité supposée ou revendiquée et la norme.


Non, pas du tout. Il y a un point central qui sépare le cinéma de John Hughes (j'y reviens plus bas) et un film comme "Twilight": c'est ce que j'appelle la possibilité "superman" qui trace au milieu des années 80, une ligne de démarcation entre les rares films qui parlent encore du Monde, de la réalité et les films qui nous illusionnent. Comme tu limites tes critiques à des analyses sociologiques ou psychologiques, tu manques l'importance esthétique de ce qui est montré et de comment les choses sont représentées.

Je crois (ou plus exactement, j'affirme) que la différence entre un film comme "Twilight" et un film de John Hughes (ou n'importe quel bon film) est la même différence que celle qui sépare l'astronomie de l'astrologie. Le premier aide à oublier, le second à comprendre; le premier participe à notre aliénation, le second nous rend plus libre. Peux-tu imaginer dans un film de John Hughes, un mensonge aussi romantique que le point de départ de "Twilight" ? Un ado beau, mystérieux et taciturne se révèle un être extraordinaire (un vampire, immortel) en te sauvant la vie: c'est la fameuse séquence de l'accident de voiture. Cette séquence (emblématique du film) est tout sauf anodine, elle vise à une cristallisation, la quintessence de l'imaginaire romantique d'une jeune fille adolescente.

Le problème, Shunt, ce n'est pas que le registre du film soit réaliste ou fantastique. Le problème, c'est celui de la vérité, la différence entre le romanesque et le romantisme. Prenons un exemple parlant et clair, aux origines du romanesque: Don Quichotte. Si Don Quichotte était adapté à la manière de "Twilight" (romantique), les moulins à vent ne seraient pas des moulins à vent, mais bien des géants; le plat à barbe ne serait pas un plat à barbe, mais le casque de Mambrin, la rustaude Aldonza l'enchanteresse Dulcinée... Ce qui sépare une grande oeuvre des romans de chevalerie que parodie Cervantès (il y avait déjà l'équivalent de "Twilight") est essentiel: le grand roman nous montre à la fois l'illusion et la réalité, il nous fait partager les rêveries des personnages, en montre l'importance et la grandeur, mais nous donne en surplus la réalité, la référence. Don Quichotte a besoin de Sancho Pança, qui voit bien, lui, que le casque de Mambrin est un plat à barbe et qui sent l'odeur d'étable d'Aldonza, mais qui comprend que le monde n'est pas complet ni vrai si l'on ne cherche pas ce casque enchanté et cette beauté lumineuse. Don Quichotte est bien un fou, mais quand ce dernier revient à la raison (parce qu'il revient bien à la raison), Sancho se sent un peu perdu. Sans lui, Don Quichotte n'aurait aucune saveur, il apporte le sang, la sueur, le plaisir de l'existence, bref ce qui fait passer un monde imaginaire de la virtualité à la réalité, du romantisme au romanesque. Don Quichotte seul est inutile et dangereux: il confond le rêve et la réalité.

Dès qu'il bascule dans le romantisme, le film nous ment: il nous ment sur la réalité de la condition adolescente, sur la réalité des rapports humains, il tend un miroir flatteur à une image idéale et dégagée de toute contingence, le summum étant atteint lors de la visite de la jeune fille à la demeure d'Edward, sa chambre étant celle d'un ado pourri gâté d'aujourd'hui. Comment peux-tu ne pas voir à quel point le film te ment sur la réalité ? Celui qui se veut différent ne l'est pas, il se donne en spectacle, dans un rapport mimétique, il veut être admiré par la mise en avant de son originalité. Un bon film nous montrerait donc exactement le contraire de ce qui est représenté ici (je ne vais même pas perdre mon temps à analyser la suite du film). Un bon film nous montrerait à la fois l'illusion et la vérité, comme dans Don Quichotte qui dit la poésie de la chevalerie, sa noblesse, à travers la représentation de l'impossibilité de a reproduire sans la dégrader. Don Quichotte nous fait entendre une chose précieuse: un écho des temps anciens.



Mouais. Moi, j'ai une toute autre lecture de "Ferris Bueller". De quoi nous parle ce film ? De la génération qui a grandi dans les années 80, c'est-à-dire des enfants des soixante-huitards, des enfants de la génération du "baby boom". Bueller n'a rien d'un "tiers idéal". Il tient à Cameron et à sa petite amie le discours cynique de ses aînés. En clair, profite de la vie quand tu es jeune, fais des conneries, et après rentre vite dans le rang. Bueller, c'est la "coolitude" normée, calibrée, la rebellion rituelle mais éphémère de l'ado, qui reproduit déjà les mêmes schémas, les mêmes attitudes que son père a du avoir avant lui (il chante "Twist and Shout" des Beatles, dans la rue, une chanson des années 60, qui fait d'ailleurs se trémousser son père, dans son bel immeuble en verre de yuppie). C'est aussi un petit manipulateur qui profite de la gentillesse des autres (une collecte est même organisée pour soigner sa supposée maladie) et joue avec leurs sentiments. Sa réaction quand Cameron explose le garage de son père est évocatrice : panique totale, effroi, on ne joue plus, il perd son sourire. Cameron est allé bien plus loin que lui même n'aurait jamais osé aller. Parce que Cameron exprime une vraie rebellion, dénonce l'hypocrise des soixante-huitards, leur égoïsme hédoniste et matérialiste, il rompt avec les règles du jeu. C'est la colère, la révolte de Cameron qui nous montre Bueller sous son vrai visage, celui du petit branleur petit-bourgeois. Cameron le fait chuter de son piédestal, c'est lui le vrai héros, sincère et culoté.

Autre personnage intéressant dans "Ferris Bueller", celui de la soeur. Elle connait la vraie nature de son frère et ne supporte pas son hypocrisie. C'est une idéaliste, une vraie, honnête et éprise de justice. Une sorte de pasionaria de gauche, engagée. Il est très amusant qu'elle finisse le film au poste, où elle tombe amoureuse d'un "dealer", interprété par Charlie Sheen. Sa passion idéaliste la fait chavirer dans les bras d'un voyou.

Quant au surveillant général, personnage sans doute le plus drôle, il est l'incarnation du vieil ordre réactionnaire, vestige désuet d'une autre époque, totalement en déphasage, inadapté au monde contemporain. Il agit comme un épouvantail caricatural, méprisé à la fois par les gosses et leurs parents soixante-huitards qui ont pris le pouvoir.

Maintenant, ça, c'est l'analyse que je fais du film à 32 ans. Mais quand j'en avais 14, Bueller était un héros, sa soeur une connasse antipathique, Cameron un pauvre type, et le surgé le super méchant. Il y a une ambivalence dans ce film qui parle subtilement des ados des années 80, mais dont les subtilités ne sont pas forcément perceptibles par ceux auxquels ce genre de film est destiné. Je pense aussi que Ferris Bueller tend un miroir flatteur aux ados. Ils ont tous de bonnes tronches, ils ont collectivement la maîtrise des événements, les adultes sont complètement à la ramasse quand ils ne sont pas complètement ridicules. Et c'est pour cela que quand on était ado, on a tous adoré ce film.


Il y a plein de choses justes dans ton analyse du film, mais d'autres sont un peu forcées. Il se trouve que je connais très bien pour des raisons professionnelles les films de John Hughes, je connais d'ailleurs tous les films sur lesquels il a a travaillés. Il serait plus simple d'ailleurs de prendre un autre film de John Hughes pour illustrer la différence radicale qui le sépare des films pour "ados" contemporains, comme "The Breakfast Club" ou "Sixteen Candles". Mais au fond, peu importe, le cinéma hollywoodien s'est perdu au cours des années 80, quand petit à petit il a fait disparaître le monde réel, plus de gens normaux, plus de situations simples, bref au fond, plus de fantaisie. Il n'est qu'à revoir à quel point un film aussi mineur que "Les Goonies" de Richard Donner, passerait aujourd'hui pour une comédie réaliste et sociale...

"Ferris Bueller" est un cas à part, puisque le film s'articule autour de ce que je nomme "le tiers idéal", représenté ici par Ferris Bueller (ou dans "Weird Science" par le personnage de Lisa, la créature fabriquée sur ordinateur). Ces deux personnages (uniques dans l'oeuvre du cinéaste) ont une fonction précise: il sont des passeurs. Ils aident d'autres personnages à accepter leur normalité, à trouver une place. Ils sont donc proprement iréels (c'est tout l'intérêt du personnage de Ferris Bueller: il est mythique), mais ils inspirent, montrent que la réalité est autre chose que platitude. Il faut que tu regardes les différentes perceptions de la réalité. Si tu penses au personnage joué par Alan Ruck (remarquable acteur), sa vision de la réalité est une caricature, il ne voit que la platitude. Il a besoin de cet ami pour découvrir que la réalité est aussi merveilleuse, et plus complète. Bref, là où Cameron (Alan Ruck) ne voit qu'un plat à barbe, Ferris lui montre que c'est aussi un casque. Et ce déplacement, ce nouveau regard sur la réalité est un trajet métaphorique et physique. Cette "folle journée" (pour une fois le titre traduit en français ne trahit pas l'esprit du film) passe par un déplacement du regard, c'est tout le parcours entrepris par Ferris. Sortir du quotidien, non pas pour oublier le quotidien (les personnages rentrent tous chez eux, Cameron devra affronter son père et retourner au lycée), mais pour en découvrir toute la valeur. Qu'est-ce d'autre que la fiction ? Ferris porte un flambeau magique, le pouvoir d'éclairer différemment la réalité. Le personnage de Ferris Bueller n'existe pas, mais il n'est pas faux comme le personnage de vampire d'Edward dans "Twilight". Tout le monde rêve d'être Ferris, tout en sachant qu'il est impossible, mais il enchante le quotidien, il a le don de rendre la vie plus riche, plus complète, donc plus réelle. Qui ne verrait que la vie comme Ferris serait dans l'illusion, ils ne verraient pas la douleur, l'abjection, la misère, la faiblesse, ils pourraient croire que la vie est facile. Mais Ferris n'est pas le film, il y a Cameron ou encore la soeur, Jeanie. Ils ont besoin de faire un voyage, une rencontre (celle que permet la fiction ou celle de l'Autre) qui nous fait voir les choses autrement, afin de comprendre que la réalité n'est pas seulement grise. Cameron ou Jeanie sont aveugles, parce que trop préoccupés par eux-mêmes (la jalousie de Jeanie, le nombrilisme hypocondriaque de Cameron), ils ont besoin (et nous avons besoin) d'un nouveau regard pour voir le relief de l'existence. Non seulement il y a les choses telles qu'elles sont (et contrairement à "Twilight", "Ferris Bueller" ne le cache jamais), mais il y a la promesse, la potentialité et l'exigence. Un bon film nous montre ce qu'il y a derrière la réalité, la potentialité d'une autre réalité (non pas magique ou fantastique), mais qui nous transforme, n'attend que nous pour venir à la lumière, comme le papillon dans sa chrysalide.

Cette idée centrale, le film ne fait que l'illustrer ensuite, de manière exemplaire, par tous les déplacements du regard possibles. D'où la séquence du gratte-ciel, la séquence du musée (qui explicite encore la signification du film), et bien évidemment l'extraordinaire séquence de la parade dans Chicago. C'est un détournement, un changement de point de vue, un déplacement du regard. Mais tu as un regard trop moralisateur sur les comportements des uns et des autres, ce qui te fait louper l'ironie déployée par le film, notamment sur la rumeur qui conduit d'un Ferris malade à un Ferris mourant, pour lequel un élève fait la quête (et va demander à la soeur de Ferris de participer), jusqu'à des article de journaux ("community rallies around sick youth"). Qu'est-ce que Ferris pour l'élève qui fait la quête ? Quelqu'un qui nous fait des "faveurs". Tout comme il convient d'apprécier à sa juste valeur la distorsion de la réalité opérée par le film, et parallèlement toute l'ingéniosité demandée pour congédier cette réalité (des subterfuges de Ferris, tous hilarants jusqu'aux tentatives cartoonesques du surveillant général Rooney pour coincer Ferris).

Bon, je pourrais continuer pendant des heures, tant je suis admirative de la qualité exceptionnelle des films de John Hughes, mais je t'invite à mettre "Ferris Bueller" en perspective avec ses autres films, tu comprendras plus aisément la place singulière qu'ils occupent dans le cinéma américain. Non pas l'illusion, mais la fantaisie, non pas le déni de la réalité, mais au contraire sa plénitude, dans toute sa richesse et sa complexité.






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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shoemaker le 26 Jan 2010, 17:23

Cortese,
Pourquoi le rasoir d'Ockham ne fonctionne plus, concernant le 11 septembre ? :lol:

A propos, si tu en a l'occasion , lis "Le Cycle d'Ender" (3 tomes, surtout les deux derniers) de Orson Scott Card.
Une ultime vision des rapports entre les humains et la vie extraterrstre. Ca va tres loin...

Silver,
merci pour ta reponse tres claire.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Cortese le 26 Jan 2010, 17:52

Shoemaker a écrit:Cortese,
Pourquoi le rasoir d'Ockham ne fonctionne plus, concernant le 11 septembre ? :lol:



Si, si il marche très bien. La version officielle narre une exécution beaucoup trop parfaite, trop réussie, donc ça ne peut pas être du travail arabe (il leur aurait fallu au moins 50 avions pour arriver à ça), mais du travail d'Occidental (version la plus simple des évènements). :lol:
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 26 Jan 2010, 18:04

Shoemaker a écrit:Silver,
merci pour ta reponse tres claire.


:oops:

Je ne la trouvais pas très claire... Comme je manque un peu de temps, je suis obligée d'ordonner mes pensées après les avoir tapées sur le clavier, je ne suis pas arrivée à dégager avec clarté l'architecture implicite du film de Cameron.

Ce qui est certain, c'est qu'on est toujours bien à Hollywood, donc au coeur du problème. La question, c'est aussi celle de l'imaginaire. Et force est de constater que l'Imaginaire est un territoire occupé par Hollywood depuis l'après-guerre, et je dirais même largement conquis.

Quoi qu'il arrive le calcul est très simple: les puissants sont gagnants tant qu'ils contrôlent l'imaginaire (le Spectacle sous toutes ses formes), le bénéfice est double: il y a une opposition et cette opposition c'est nous, elle est au centre. C'est un piège de la propagande: qui a le pouvoir a aussi le discours de celui qui n'a pas le pouvoir. Tu comprends où je veux en venir ? Cette manière d'imposer son esthétique, sa vision du Monde, c'est la dernière touche. S'il faut jouer la victime, le fort prend aussi cet intérêt-là. La morale de l'Histoire, nous la connaissons: le discours du vaincu est toujours tenu par celui qui a le discours, qui a la parole. L'objectif quasi atteint de la propagande est d'être le seul détenteur de la parole. Qu'on ne puisse plus voir le monde autrement que selon son point de vue.

Moi, sur le simple plan de la logique, j'ai du mal à croire que ce soit la même esthétique abrutissante qui nous aiderait aussi à y voir clair, confirmant ainsi le fait qu'il y a bien une homogénéité de l'imaginaire mondial. En cette affaire, je soutiens tous les cinéastes qui résistent à cette uniformisation esthétique, à cette esthétique totalitaire.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shunt le 26 Jan 2010, 18:43

silverwitch a écrit:Je crois (ou plus exactement, j'affirme) que la différence entre un film comme "Twilight" et un film de John Hughes (ou n'importe quel bon film) est la même différence que celle qui sépare l'astronomie de l'astrologie. Le premier aide à oublier, le second à comprendre; le premier participe à notre aliénation, le second nous rend plus libre. Peux-tu imaginer dans un film de John Hughes, un mensonge aussi romantique que le point de départ de "Twilight" ? Un ado beau, mystérieux et taciturne se révèle un être extraordinaire (un vampire, immortel) en te sauvant la vie: c'est la fameuse séquence de l'accident de voiture. Cette séquence (emblématique du film) est tout sauf anodine, elle vise à une cristallisation, la quintessence de l'imaginaire romantique d'une jeune fille adolescente.


Tout à fait.

Le problème, Shunt, ce n'est pas que le registre du film soit réaliste ou fantastique. Le problème, c'est celui de la vérité, la différence entre le romanesque et le romantisme. Prenons un exemple parlant et clair, aux origines du romanesque: Don Quichotte. Si Don Quichotte était adapté à la manière de "Twilight" (romantique), les moulins à vent ne seraient pas des moulins à vent, mais bien des géants; le plat à barbe ne serait pas un plat à barbe, mais le casque de Mambrin, la rustaude Aldonza l'enchanteresse Dulcinée... Ce qui sépare une grande oeuvre des romans de chevalerie que parodie Cervantès (il y avait déjà l'équivalent de "Twilight") est essentiel.


Que l'on soit d'accord. Je n'ai jamais dit que "Twilight" était un grand film, hein. Et je préfère de loin les "teen movies" de John Hugues à Twilight. Qu'il n'y ait aucune ambiguité là-dessus. :lol:

Dès qu'il bascule dans le romantisme, le film nous ment: il nous ment sur la réalité de la condition adolescente, sur la réalité des rapports humains, il tend un miroir flatteur à une image idéale et dégagée de toute contingence, le summum étant atteint lors de la visite de la jeune fille à la demeure d'Edward, sa chambre étant celle d'un ado pourri gâté d'aujourd'hui. Comment peux-tu ne pas voir à quel point le film te ment sur la réalité ? Celui qui se veut différent ne l'est pas, il se donne en spectacle, dans un rapport mimétique, il veut être admiré par la mise en avant de son originalité.


Comme beaucoup d'ados, en même temps... moi cette scène de la chambre m'a fait rire. Parce que la gamine est en extase devant son prince charmant : il est beau, il est riche, il est fort, il écoute Debussy et joue divinement du piano (scène sans doute la plus kitsch du film). Plus jeune, j'ai connu pas de mal de nénettes qui se laissaient hypnotiser par ce genre de choses, par l'apparat. Aux yeux d'Isabella, Edward est le petit ami rêvé, le jeune homme parfait et bien sous tous rapports (excepté qu'il veut la "croquer" frénétiquement). La gamine nourrit en plus une sorte de complexe de classe. La différence avec son amoureux n'est pas seulement biologique, elle est aussi sociologique. Je n'ai vu pour l'instant que le "1", je ne sais pas du tout comment l'histoire de leur relation va évoluer. Disons que pour un chapitre 1, je peux comprendre cette mise en scène idéalisée, car l'idéalisation du partenaire, c'est quelque chose de récurrent dans les amours adolescentes.

"Ferris Bueller" est un cas à part, puisque le film s'articule autour de ce que je nomme "le tiers idéal", représenté ici par Ferris Bueller (ou dans "Weird Science" par le personnage de Lisa, la créature fabriquée sur ordinateur). Ces deux personnages (uniques dans l'oeuvre du cinéaste) ont une fonction précise: il sont des passeurs. Ils aident d'autres personnages à accepter leur normalité, à trouver une place. Ils sont donc proprement iréels (c'est tout l'intérêt du personnage de Ferris Bueller: il est mythique), mais ils inspirent, montrent que la réalité est autre chose que platitude. Il faut que tu regardes les différentes perceptions de la réalité. Si tu penses au personnage joué par Alan Ruck (remarquable acteur), sa vision de la réalité est une caricature, il ne voit que la platitude. Il a besoin de cet ami pour découvrir que la réalité est aussi merveilleuse, et plus complète. Bref, là où Cameron (Alan Ruck) ne voit qu'un plat à barbe, Ferris lui montre que c'est aussi un casque. Et ce déplacement, ce nouveau regard sur la réalité est un trajet métaphorique et physique. Cette "folle journée" (pour une fois le titre traduit en français ne trahit pas l'esprit du film) passe par un déplacement du regard, c'est tout le parcours entrepris par Ferris. Sortir du quotidien, non pas pour oublier le quotidien (les personnages rentrent tous chez eux, Cameron devra affronter son père et retourner au lycée), mais pour en découvrir toute la valeur. Qu'est-ce d'autre que la fiction ? Ferris porte un flambeau magique, le pouvoir d'éclairer différemment la réalité. Le personnage de Ferris Bueller n'existe pas, mais il n'est pas faux comme le personnage de vampire d'Edward dans "Twilight". Tout le monde rêve d'être Ferris, tout en sachant qu'il est impossible, mais il enchante le quotidien, il a le don de rendre la vie plus riche, plus complète, donc plus réelle. Qui ne verrait que la vie comme Ferris serait dans l'illusion, ils ne verraient pas la douleur, l'abjection, la misère, la faiblesse, ils pourraient croire que la vie est facile. Mais Ferris n'est pas le film, il y a Cameron ou encore la soeur, Jeanie. Ils ont besoin de faire un voyage, une rencontre (celle que permet la fiction ou celle de l'Autre) qui nous fait voir les choses autrement, afin de comprendre que la réalité n'est pas seulement grise. Cameron ou Jeanie sont aveugles, parce que trop préoccupés par eux-mêmes (la jalousie de Jeanie, le nombrilisme hypocondriaque de Cameron), ils ont besoin (et nous avons besoin) d'un nouveau regard pour voir le relief de l'existence. Non seulement il y a les choses telles qu'elles sont (et contrairement à "Twilight", "Ferris Bueller" ne le cache jamais), mais il y a la promesse, la potentialité et l'exigence. Un bon film nous montre ce qu'il y a derrière la réalité, la potentialité d'une autre réalité (non pas magique ou fantastique), mais qui nous transforme, n'attend que nous pour venir à la lumière, comme le papillon dans sa chrysalide.


A mes yeux, Bueller n'est pas seulement un passeur. Lui-même prend une leçon quand Cameron défonce le garage de son père. Il prend également une leçon quand sa soeur lui sauve la mise face à Rooney. Ce n'est pas seulement le génie de la lampe. Lui même est métamorphosé à l'issue de cette "folle journée".

Mais tu as un regard trop moralisateur sur les comportements des uns et des autres, ce qui te fait louper l'ironie déployée par le film, notamment sur la rumeur qui conduit d'un Ferris malade à un Ferris mourant, pour lequel un élève fait la quête (et va demander à la soeur de Ferris de participer), jusqu'à des article de journaux ("community rallies around sick youth").


Je reconnais que j'ai forcé le trait dans mon analyse :D Je trouve en plus l'histoire de cette quête très très drôle. Il n'empêche que Bueller est un arnaqueur. Sympathique. Mais un vrai arnaqueur.

Bon, je pourrais continuer pendant des heures, tant je suis admirative de la qualité exceptionnelle des films de John Hughes, mais je t'invite à mettre "Ferris Bueller" en perspective avec ses autres films, tu comprendras plus aisément la place singulière qu'ils occupent dans le cinéma américain. Non pas l'illusion, mais la fantaisie, non pas le déni de la réalité, mais au contraire sa plénitude, dans toute sa richesse et sa complexité.


En fait, je connais surtout "Ferris Bueller", qui était un film culte de mon adolescence et que j'ai racheté en DVD. Faudrait que je revois "Breakfast Club" dont je n'ai que de très très vagues souvenirs.

Sinon puisqu'on parle teen-movies, tu penses quoi du "American Graffiti" de George Lucas ?
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 26 Jan 2010, 19:38

Shunt a écrit:Que l'on soit d'accord. Je n'ai jamais dit que "Twilight" était un grand film, hein. Et je préfère de loin les "teen movies" de John Hugues à Twilight. Qu'il n'y ait aucune ambiguité là-dessus. :lol:


On est d'accord. D'ailleurs, je dois reconnaître que "Twilight" est un film bien fait, dans le sens où il ne cherche pas à trop se hausser du col, il prend son temps pour raconter son histoire.

Comme beaucoup d'ados, en même temps... moi cette scène de la chambre m'a fait rire. Parce que la gamine est en extase devant son prince charmant : il est beau, il est riche, il est fort, il écoute Debussy et joue divinement du piano (scène sans doute la plus kitsch du film). Plus jeune, j'ai connu pas de mal de nénettes qui se laissaient hypnotiser par ce genre de choses, par l'apparat. Aux yeux d'Isabella, Edward est le petit ami rêvé, le jeune homme parfait et bien sous tous rapports (excepté qu'il veut la "croquer" frénétiquement). La gamine nourrit en plus une sorte de complexe de classe. La différence avec son amoureux n'est pas seulement biologique, elle est aussi sociologique. Je n'ai vu pour l'instant que le "1", je ne sais pas du tout comment l'histoire de leur relation va évoluer. Disons que pour un chapitre 1, je peux comprendre cette mise en scène idéalisée, car l'idéalisation du partenaire, c'est quelque chose de récurrent dans les amours adolescentes.


Oui. Mais qu'est-ce que nous dit le film ? En vrac: le héros est beau, mystérieux et riche (facile à idéaliser donc), c'est un vampire (immortel, dangereux, singulier). Moi je veux bien comprendre que la jeune fille voit son amour comme singulier, unique, extra-ordinaire, mais enfin ! Le film doit-il pour autant épouser ce point de vue, en fait confirmer cette illusion: oui celui que tu aimes est bien cet être unique qui te fera entrer dans un univers à part. Au contraire, il semblerait toujours salutaire de montrer la réalité, ce petit ami idéal n'est en fait qu'un "snob" qui utilise une image, une pose, pour séduire et se mettre en valeur.

Passons sur les stéréotypes entretenus par le film, mais c'est vrai que j'ai du mal à ne pas lire le film sous ce double angle: pose romantique d'un côté; manuel à l'égard des jeunes filles de l'autre, avec sa morale, "faites attention aux hommes, ils peuvent vous mordre", c'est-à-dire nous déflorer.

A mes yeux, Bueller n'est pas seulement un passeur. Lui-même prend une leçon quand Cameron défonce le garage de son père. Il prend également une leçon quand sa soeur lui sauve la mise face à Rooney. Ce n'est pas seulement le génie de la lampe. Lui même est métamorphosé à l'issue de cette "folle journée".


Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il a été métamorphosé. Mais c'est vrai, si on regarde attentivement le personnage de Ferris (tellement bien joué par Matthew Broderick), on peut apercevoir comme une faille, une fragilité, soit un personnage qui sait qu'il compose un personnage. Le film est d'autant plus pertinent qu'il s'enrichit selon l'âge du spectateur, plus on sait, plus on voit. Il y a dans ce personnage quelque chose qui ressemble à un numéro d'équilibriste, une légère peur du vide qui se communique insidieusement à ceux qui regardent le film, histoire de nous rappeler que tous les personnages du film sont humains.

Il y a une réplique qui dit tout ça, à la fin du film. Quand Ferris revient dans sa chambre, qu'il n'est pas supposé avoir quittée, ses parents le retrouvent miraculeusement dans son lit et il leur joue la comédie. Sa mère lui demande:
"How do you get to be so sweet?" et il répond, "Years of practice".

Au fond, tout le monde fait semblant. Mais ce n'est pas grave. C'est normal. Être entièrement soi-même, c'est être insupportable. Le film s'éclaire quand on comprend que les personnages se complètent: il y a un temps pour faire semblant et un temps pour tenir tête.

Je reconnais que j'ai forcé le trait dans mon analyse :D Je trouve en plus l'histoire de cette quête très très drôle. Il n'empêche que Bueller est un arnaqueur. Sympathique. Mais un vrai arnaqueur.


Mais il a quelque chose d'antipathique ! Sinon, son personnage serait sans grand intérêt. C'est une tête à claques, sa soeur a aussi de bonnes raisons de s'énerver. Qui n'en veut pas un peu dans un dessin animé à ses personnages qui s'en sortent toujours à la grande humiliation de celui qui les poursuit ? Il y a quelque chose d'intolérable, de provocant même dans cette décontraction et ce sourire affiché. Mais qui peut en vouloir à un être d'être simplement ce qu'il est. Et qu'est-il sinon un pur personnage de comédie, une plume. L'incarnation d'une certaine légèreté dans monde de plomb, un vent de folie, de fantaisie, soit le déploiement de la pleine puissance de l'imagination.

Ce déploiement serait superficiel sans la présence de Cameron (Alan Ruck) qui oppose lui une autre possibilité existentielle: l'introversion. Il y a un moment suspendu (au bord de la piscine) où on sent qu'il est au point de rupture, dans un état de catatonie. On sait sans qu'il soit besoin de l'expliciter qu'au fond la vie ce n'est pas toujours rigolo, d'où l'intérêt de prendre un jour de congé, de faire un pas de côté. C'est le mouvement (Bueller) qui vient rompre la tentation de l'immobilisme chez Cameron (et tout le trajet parcouru dans cette journée), et il l'explique ensuite dans une longue séquence près du garage chez lui, où le film tente un double trajet: l'impossible retour en arrière (ce qui est fait est fait), donc le caractère irréversible de notre existence (symbolisé par la tentative de suspendre la ferrari sur une cale et de faire défiler le compteur kilométrique à l'envers) qui nous dit également que tout cela n'est pas qu'une illusion, et le quasi monologue de Cameron qui revient par la parole (itinéraire verbal) sur son trajet mental.

En fait, je connais surtout "Ferris Bueller", qui était un film culte de mon adolescence et que j'ai racheté en DVD. Faudrait que je revois "Breakfast Club" dont je n'ai que de très très vagues souvenirs.

Sinon puisqu'on parle teen-movies, tu penses quoi du "American Graffiti" de George Lucas ?


"American Graffiti" ? Je pense que c'est un des meilleur films de George Lucas (sinon le meilleur, tout simplement), à la fois drôle et grave, gentiment nostalgique, bref très réussi. Même si je préfère quand même (et je te le recommande si tu ne l'as jamais vu) "Peggy Sue got married" de Coppola, autre film nostalgique mais au point de vue plus complexe et passionnant. Ce sont deux films sincères, dans le bon sens du terme, intègres dans ce qu'ils montrent. Qu'est-ce qu'une frontière, ce moment fluctuant où l'on a conscience que l'enfance est déjà derrière nous et que nous ne sommes pas encore vraiment des adultes. C'est cette brève suspension, cette fragile épiphanie que montre très bien et le film de Lucas et celui de Coppola.

Et de John Hughes, oui évidemment revoir "The Breakfast Club", une variation plus sérieuse sur des thèmes qui sont déjà abordés dans son premier film, le très réussi "Sixteen Candles".

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