silverwitch a écrit:Oui, je comprends ton analyse. Elle est juste. Mais ce n'est pas une critique, c'est une lecture. Une critique ne se résume pas à déchiffrer les intentions affichées du film et à évaluer leur cohérence. Il faut une réception critique. Le sens ne se confond pas avec une intention.
D'où ma question, quelle est la valeur de ce qui est représenté par le film, à la fois dans le visible (ce qui est montré) et l'invisible (le sous-texte idéologique sur lequel tu te concentres). Quelle en est la pertinence ? Quelle en est l'originalité ? Qu'as-tu appris ?
Je crois que j'ai répondu précédemment sur la pertinence du propos. Sur l'originalité, c'est bien entendu la forme choisie, sorte de patchwork d'images qui étire, écartèle, détruit des codes souvent éculés du cinéma de genre, des clichés, des stéréotypes, toute la fantasmagorie et les préjugés qu'ils véhiculent. Il est d'ailleurs intéressant de voir comment évolue le diptyque formellement. Plus on avance dans le récit, plus l'enjeu se révèle, plus la forme est épurée, moins la violence est cartoonesque, plus le traitement de l'histoire se veut réaliste, plus le cinéaste se fait pudique.
Après sur ce que le film m'apprend, je relativise. Tout dépend de ce que l'on entend par apprendre. J'ai vu "Kill Bill" au moment où ma femme venait d'accoucher de notre premier enfant, et il y a certaines choses dans ce film (surtout le volume 2 en fait) qui m'ont beaucoup parlé sur l'instinct maternel
Si tu veux évaluer "Kill Bill", il faut te confronter à la forme du film. Tout ce que tu diras sinon sera de montrer que "Kill Bill" est peut-être un "document" intéressant, mais un document ce n'est pas un bon film. C'est un piège courant que celui de la fiction, il encourage à ce que je nommais hier une forme de "bêtise sophistiquée", soit de se concentrer sur le fond au détriment de la forme. Et ce pour une raison simple: le film t'a piégé affectivement. Je te renvoie à l'analyse spécifique que je faisais hier. Comme sur le film joue avec roublardise sur la valeur de ce qui est montré, tu peux à loisir lui conférer une valeur cognitive. Mais elle se fait au détriment de la pertinence et de la nécessaire cohérence, la tension entre ce qu'un film veut dire et ce qu'il montre.
Je trouve le dyptique parfaitement cohérent et pertinent.
Pour prendre un autre exemple. Dans "Jackie Brown", le personnage de Robert De Niroi abat le personnage de Bridget Fonda d'une balle à bout portant parce qu'elle parle trop. Pourtant il reste une figure relativement sympathique dans le film. Qu'est-ce que veut dire cette idée cinématographique ? Ce n'est que du cinéma nous dit Tarantino. C'est un geste gratuit qui se moque des stéréotypes narratifs. Mais y a-t-il de quoi être fier ? C'est d'ailleurs encore une limite du cinéma de l'affect. Il faut à tout prix faire ressentir quelque chose, n'importe quoi, mais quelque chose. Si je m'indigne le film a réussi son coup, et si je trouve ça très drôle, je n'en serai pas fière...
Je comprends qu’on puisse reprocher à Tarantino une certaine ambivalence, une certaine ambigüité. A partir du moment où il multiplie les niveaux de lecture, ce genre de cinéma post-moderne porte le flanc à la critique, parce qu'on peut avoir le sentiment d'y trouver à boire et à manger.
Maintenant pour parler de la scène de « Jackie Brown » que tu évoques, je l’ai trouvée parfaitement choquante au bon sens du terme, si je puis dire. Le personnage de joué par De Niro vient de sortir de taule après une longue peine. Pendant tout le film, ce type passe pour un sympathique pépère, un peu paumé et neuneu. Il reste totalement passif pendant la durée du film. Mais le pedigree de ce gars là nous dit que derrière l’apparente bonhommie du personnage, c’est un type violent, très brutal. La dispute avec Bridget Fonda s’apparente à une querelle banale. De Niro ne parvient pas à y remédier sans sortir son gun et tuer. Brutalement, sans prévenir. D’un seul coup, la vraie nature du personnage nous apparait en pleine figure. Un type, brutal, violent, incapable de communiquer, d’établir un rapport avec autrui autre que – je te baise, je te tue, je fais du business. « Jackie Brown » est un film sur la quête de rédemption et la difficulté de sortir du cercle de la violence, de la criminalité. La chanson de Bobby Womack nous le dit dès le générique :
“I was the third brother of five,doing whatever I had to do to survive. I'm not saying what I did was alright. Trying to break out of the ghetto was a day to day fight. Been down so long, getting up didn't cross my mind, I knew there was a better way of life that I was just trying to find.You don't know what you'll do until you're put under pressure, Across 110th Street is a hell of a tester…”.
Cette chanson résume l’enjeu pour chacun des protagonistes du film, y compris le personnage de De Niro, qui sort de prison et va tenter de retrouver une vie normale. Ce personnage, sorti de prison et qui finit par tuer une femme avec laquelle il a noué une relation, me fait penser au Hans Biberkopf du roman « Berlin Alexanderplätz » d’Alfred Döblin, qui a plus ou moins le même parcours, qui est incapable de sortir de sa fange, de ce cercle vicieux et emprisonnant de la violence et de la criminalité.