La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 23 Jan 2010, 12:04

Ouais_supère a écrit:Un film sans happy end qui m'avait marqué étant gosse, c'était Vol Au Dessus d'un Nid de Coucou.


La fin du film n'est pas si sombre ! Elle est complexe et ambigüe.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Ouais_supère le 23 Jan 2010, 12:14

J'entends bien, mais ça n'était pas à proprement parler un happy end (je me rends compte en le disant que j'ai tendance à appeler "happy end" un film qui se termine sans mort ou seulement celle des méchants).

C'est en tout cas une fin qui m'a fait réfléchir longtemps, avec mes maigres capacités de l'époque.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Stéphane le 23 Jan 2010, 12:29

von Rauffenstein a écrit:je ne suis pas d'accord Hugues. Une photo forte n'a pas besoin d'être trash pour être forte. C'est une histoire de construction et de ce qu'elle trouve en écho en toi.

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Cette photo que j'ai postée quelques pages avant est pour moi poignante. Construction, lignes de forces convergentes, elle réveille en moi une grande mélancolie que je crois savoir à quoi relier, mais sans pouvoir l'exprimer clairement.


Ca pue la fin de soirée, c'tout. saoul:
Ouais_supère a écrit:Stef, t'es chiant
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 23 Jan 2010, 12:38

Shunt a écrit:Je crois que c'est une erreur de mépriser les émotions que procurent un film, et même une oeuvre en général. Bien sûr, elles ne suffisent pas, seules, à évaluer la qualité de l'oeuvre. Mais une émotion ne renvoie pas seulement à soi. Elle se peut se partager et contient dès lors une part d'universel, donc d'un certaine manière, un part de "vérité". Un film s'apprécie avec la tête, le coeur, les tripes. Il y a une double dimension intellectuelle et émotionnelle dans la confrontation à une oeuvre d'art. Il y a une part de rationnel et d'irrationnel dans son appréciation.


Je crois qu'il y a un malentendu. Bien évidemment qu'un film fait appel à la fois au domaine du cognitif et de l'affectif, de la raison et du sentiment et même à une forme de connaissance par l'intuition.

Mais je maintiens que l'émotion n'est pas un critère de l'évaluation raisonnée d'une oeuvre. Évaluer un film ce n'est pas la même chose que de le voir, c'est dégager une appréciation critique. Et l'émotion n'est pas un critère car elle dissout l'oeuvre dans les différents états du moi. Que veux-tu répondre à quelqu'un qui n'a pas été ému par un film qui t'aura ému ? Que s'il n'a pas aimé, c'est qu'il n'a pas de coeur ? L'émotion ne se discute pas.

C'est pour ça qu'il convient à la fois de la prendre en compte et de s'en défier. Car l'émotion est une arme à double tranchant. Elle nous avertit, nous commande parfois de détourner les yeux mais elle est aussi l'arme la plus efficace du cinéma de propagande. Mais je ne vais pas écrire encore et encore ce que j'ai écrit dix fois. Prenons un exemple:

Le début de "Kill Bill", vol 1.

- Le film commence par deux "private-jokes" pour initiés: le logo "Shawscope" et le "vieux proverbe klingon". D'entrée le film essaye de mettre un certain nombre de spectateurs dans sa poche, par un appel à ce que l'on pourrait nommer un réflexe tribal. D'où un marqueur affectif: je me reconnais donc je suis ému, parce que ce film s'adresse bien à moi, sociologiquement parlant.

- Ces deux gags ont une autre fonction: ils servent aussi de marqueur de genre. Le film avec ces citations nous annonce que "c'est pour rire", "c'est du faux".

- Mais après cinq secondes, arrive un long plan sur le visage tuméfié de l'héroïne, maquillage crédible, jeu réaliste. Le film mélange alors volontairement deux types: le réaliste et le faux affirmé. Je vais montrer ensuite pourquoi c'est volontaire et pervers.

- Pendant le combat, la petite fille de la future victime arrive et demande son goûter. Sa demande est filmée à travers les jambes de sa mère qui cache un couteau derrière son dos, ce qui produit un triple effet: citation du western spaghetti, effet ironique de distanciation vis à vis de la violence et un aspect comique.

- Le geste de l'héroïne d'ôter le couteau du ventre de la victime est filmé en plongée totale, d'où un effet très graphique, à la fois réaliste et déréalisant.

- Le contrechamp final depuis le sol, qui prend le bas des jambes de la fillette et, devant elle, dans la profondeur de champ, le cadavre de sa mère. Voilà un plan qui dit une chose très claire: on peut faire du "joli" (beau serait ici trop flatteur pour le film en question).

Le film est commencé depuis vingt minutes. Qui a pu trouver que le spectacle était réjouissant (comme nous y invite les premières secondes du film), sinon les spectateurs les plus sadiques ? Dix minutes plus tard,

- L'héroïne se réveille en pleurant; elle gémit: "mon bébé... mon bébé" en touchant son ventre, pendant 1'30" environ. C'est très long, plus d'une minute sur quelqu'un qui pleure un mort. Il y a là un autre "grand" moment d'émotion puisque le film reproduit le geste le plus clichetonneux et le plus répugnant des caméramen tv, le zoom avant pour mieux voir couler les larmes.

On peut continuer longtemps à analyser ce film. Mais sur ce dernier plan dont je parle, quel est l'effet induit par le film, dans la combinaison du drame intime exposé en gros plan avec un mouvement optique pour serrer au plus près ? Au premier degré, une émotion: c'est très triste. Au second, une jouissance secrète, la "Schadenfreude", le plaisir de contempler la souffrance d'autrui. Enfin, en revenant à la fois à l'image du film et à son ouverture, la confusion entre trois émotions: tristesse, jouissance et détachement cynique induit par le film:

- C'est horrible;

- je prends plaisir à regarder intensément ce spectacle horrible;

- ce plaisir est gratuit parce que ce n'est que du faux, ce n'est que du cinéma.

D'où une conclusion affective et cognitive: sadique+ludique+réaliste=cool. Et tout cela est complexe parce que de manière plus ou moins implicite, cette réception du film ne dépend pas entièrement du film lui-même, mais de son "image" et de celle de son auteur. Donc, l'esprit "cool", le désir d'être à la mode, la valorisation maniériste de la sous-culture (séries B de Honk-Kong), le discrédit associé à toute lecture "éthique" de la violence, l'adaptation cynique au néo-féodalisme économique, sans oublier l'appel à la culture cinéphile (même Godard est cité), etc...

Pourtant, la connaissance cognitive nous enjoint de remettre les émotions à leur place. Seras-tu encore ému de la même manière, si tu sais que le zoom avant dont je parle est un énorme cliché ? Oui et non. Oui, si tu te concentres uniquement sur la sensation, non si tu soumets ta sensation à une appréciation critique par la raison. Tout comme, par exemple, montrer l'immobilité du personnage en le filmant avec un objectif à très longue focale ce qui a pour conséquence de le faire "marcher sur place" est un énorme cliché (n'est-ce pas entièrement le générique de la série "Le Fugitif" ?).

Alors, oui, un film s'apprécie avec le coeur et avec les tripes, mais c'est à double tranchant. Moi quand je vois le film de Tarantino, il est vrai que mon coeur et mes tripes m'avertissent immédiatement que ce film est nul. Mais mon coeur et mes tripes sont le reflet de convictions et d'une éducation, ils ne me "disent" rien du tout en vérité, ils ne sont que des signaux qui ont une fonction d'avertissement, ils sont des "marqueurs somatiques".

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 23 Jan 2010, 12:39

Ouais_supère a écrit:J'entends bien, mais ça n'était pas à proprement parler un happy end (je me rends compte en le disant que j'ai tendance à appeler "happy end" un film qui se termine sans mort ou seulement celle des méchants).

C'est en tout cas une fin qui m'a fait réfléchir longtemps, avec mes maigres capacités de l'époque.


:o

C'est un grand film.

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Messagede Lo le 23 Jan 2010, 12:53

Je suis bien d'accord avec ton analyse de Kill Bill, Silver. D'ailleurs c'est ce que j'ai trouvé encore plus détestable dans ses deux films suivants, ce sont des films pour voyeurs sadiques. C'est le même procédé que pour un bon mélo, une prise d'otage. D'abord créer l'empathie ou l'indignation, tout en restant cool et distancié parce qu'on est dans un cinéma de citations entre potes initiés, puis soulager les instincts pervers du spectateur en lui offrant une belle vengeance bien complaisante.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shunt le 23 Jan 2010, 13:14

silverwitch a écrit:Je crois qu'il y a un malentendu. Bien évidemment qu'un film fait appel à la fois au domaine du cognitif et de l'affectif, de la raison et du sentiment et même à une forme de connaissance par l'intuition.

Mais je maintiens que l'émotion n'est pas un critère de l'évaluation raisonnée d'une oeuvre. Évaluer un film ce n'est pas la même chose que de le voir, c'est dégager une appréciation critique. Et l'émotion n'est pas un critère car elle dissout l'oeuvre dans les différents états du moi. Que veux-tu répondre à quelqu'un qui n'a pas été ému par un film qui t'aura ému ? Que s'il n'a pas aimé, c'est qu'il n'a pas de coeur ? L'émotion ne se discute pas.


Je ne dis pas qu'on doit évaluer un film sur le seul critère de l'émotion. Je dis qu'il est difficile d'en faire abstraction. Tu aimes le "Nouveau Monde", parce que le propos te séduit, parce que la construction est intelligente, mais c'est aussi un film qui agite les sens, qui transmet des émotions... le vent qui souffle dans les hautes herbes, le vent qui balaie la surface de l'eau, la séquence finale de Pocahontas dans le jardin anglais... ce sont des plans, des scènes qui nous touchent émotionnellement et qui nous conduisent à aimer ce film. J'irai même jusqu'à dire que l'émotion est le point de départ du jugement esthétique, de la confrontation à une oeuvre. Pourquoi cette scène me touche, pourquoi ce plan crée une sensation profonde, pourquoi cette histoire me bouleverse ? Tu as deux attitudes ensuite : certains vont se contenter d'éprouver cette émotion, d'autres vont tenter de comprendre le pourquoi de cette émotion, pourquoi ils ont été touchés, bouleversés par un film, et entamer un processus de réflexion, d'analyse intellectuelle.

L'émotion est un élément essentiel dans notre rapport à l'art. Et ce depuis les peintures rupestres des hommes des cavernes. C'est anthropologique. C'est quelque chose qui est tellement profond qu'on n'y fait même pas gaffe. Je pense que les gens qui prétendent faire une analyse purement intellectuelle et "objective" des films se plantent. Parce que leur jugement est inévitablement "brouillé", influencé par leurs émotions.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Ambrose le 23 Jan 2010, 13:31

silverwitch a écrit:
Ambrose a écrit:J'aime bien le cinéma d'Eastwood, sa manière de dépeindre les rapports humains, mais j'ai du mal à comprendre qu'on qualifie actuellement de chef d'oeuvre le moindre de ces films, alors que c'est du cinéma quand même archi classique, sans brio particulier, pas follement original.


Il y a du vrai, c'est souvent un peu plan-plan sur le plan formel, mais au fond je pourrais plutôt écrire le contraire: je n'aime pas du tout ce que les films d'Eastwood nous racontent, je trouve qui plus est cette vision de plus en plus sentimentale. Bref, je ne savais pas qu'au fond Dirty Harry votait PS.


Vision de plus en plus sentimentale oui, mais qui évite je trouve de tomber dans le pathos lourdingue. C'est toujours plein de pudeur et ça me plait.

Sinon, c'est vrai qu'il y a un paradoxe Eastwood : homme de droite bien réac (qui a toujours ouvertement soutenu Bush) mais qui fait des films "de gauche".
Mais c'est pas toujours aussi évident : "Million Dollar Baby", qui exalte le "struggle for life" tout en moquant les méchants prolos qui vivent des allocs, c'est pas franchement un discours de gauche.

Eastwood est au moins l'un des derniers réalisateurs américains qui fasse bien son travail. C'est du bel artisanat (il suffit de comparer ça avec la bouillie infâme de Spielberg ou Scorsese).


J'ai revu cette semaine "Les Infiltrés", bardés d'Oscar. J'avais eu une bonne impression à ma première vision (sauf Nicholson, qu'en fait des caisses...), mais à ma deuxième vision, c'est pas passé. Tout sonne faux, et est plombé par une réalisation tape à l'oeil de clip vidéo. Dommage, parce que le thème, et cette histoire de perte d'identité, ça aurait pu donner un bon truc. J'imagine que Shunt va me conseiller de mater "Internal Affairs".
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Gator le 23 Jan 2010, 13:45

silverwitch a écrit:
Gator a écrit:Seule l'oeuvre produite devrait compter, c'est vrai, encore faut-il que l'oeuvre se suffise à elle-même et qu'elle puisse être appréhendée pleinement telle quelle. Vaste débat.

Interroger l'auteur, ses intentions, c'est (éventuellement) avoir à disposition de nouvelles clés pour la perception, parfois la compréhension, de son oeuvre. C'est parfois nécessaire.


Je ne crois pas. Autant je suis bien d'accord pour constater que la réception d'une oeuvre dépend de facteurs variables, de l'humeur du spectateur, au confort de son fauteuil, en passant surtout par sa connaissance du cinéma en particulier et du monde en général, mais je crois que les intentions de l'auteur sont toujours hors-sujet, parce qu'elles n'existent pas, contrairement au film.

Je ne doute pas un instant que la plupart des cinéastes aient toujours pour ambition de faire un bon film ou à tout le moins un film divertissant. Heureusement, nous sommes des spectateurs libres. Je dirais d'ailleurs que l'intention du film lui-même (qui diffère de l'intention extrinsèque) est sans importance. Peu importe ce qu'un film essaye de dire, seul importe ce qu'il dit vraiment.

Et si c'est parfois nécessaire, eh bien c'est que le film n'est pas réussi.

Silverwitch


Ah merde, j'ai oublié de préciser que ma démarche excluait le cinéma (ainsi que la littérature et la musique) pour se limiter aux arts dits "plastiques".

Je sais, c'est une position très ambigüe.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shunt le 23 Jan 2010, 13:50

Silverwitch,

Ton analyse de Kill Bill est intéressante, bien que je sois en en désaccord sur pas mal de points (tu fais une lecture au premier degré du film, en zappant complètement toute la dimension allégorique, symbolique du récit... cette scène d'affrontement dans la cuisine étant le point de départ du combat de "Black Mamba" contre l'ordre machiste, masculin... ce qu'elle tue symboliquement dans cette scène, c'est l'image rassurante de la mère au foyer, qui cuisine, qui fait les courses et s'occupe des enfants... toute la scène d'ailleurs repose sur ce décalage. Un affrontement à mort dans un environnement des plus banals, avec des objets du quotidien, comme une poëlle à frire...). Au regard du vocabulaire que tu emploies ("pervers", "sadique", "horrible"), on voit très bien que ton travail de déconstruction intellectuelle des séquences est consécutive de la répulsion que t'as inspiré le film, de ton malaise face à l'esthétisation de la violence. Ton appréciation de "Kill Bill" n'est pas seulement intellectuelle, elle est aussi émotionnelle. Et c'est cette émotion négative qui fait que tu te focalises sur une lecture très premier degré du récit.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shunt le 23 Jan 2010, 14:05

Ambrose a écrit:J'ai revu cette semaine "Les Infiltrés", bardés d'Oscar. J'avais eu une bonne impression à ma première vision (sauf Nicholson, qu'en fait des caisses...), mais à ma deuxième vision, c'est pas passé. Tout sonne faux, et est plombé par une réalisation tape à l'oeil de clip vidéo. Dommage, parce que le thème, et cette histoire de perte d'identité, ça aurait pu donner un bon truc. J'imagine que Shunt va me conseiller de mater "Internal Affairs".


Evidemment :D En voyant Infernal Affairs, tu comprendras ce qui cloche dans le film de Scorsese. Son gros foirage, c'est le personnage de Di Caprio. Dans l'original d'Alan Mak et Andy Lau - qui se décline en trois films - l'infiltration du personnage s'étale sur une période bien plus longue, ce qui est plus crédible. L'interprétation de Tony Leung est diamétralement opposée à celle de Di Caprio. L'un est tout en retenu, en sang froid (crédible pour un taupe), là où l'autre est toute en nervosité démonstrative, semblant frôler en permanence l'apoplexie. Scorsese privilégie l'émotion ( :D ), au détriment du réalisme. J'y vois là un aveu de faiblesse : Scorsese a été incapable d'insuffler de la tension au récit, autrement que par le jeu excessif et grossier de ses acteurs. Idem pour le personnage du parrain, joué par Nicholson, dont il fait un pervers sadique caricatural, ce que n'est pas du tout Sam, le parrain hong-kongais de l'original (joué par le débonnaire et excellent Eric Tsang... merveilleux acteur celui-là). Scorsese fait dans le manichéisme rassurant, les bons sont vraiment bons, les méchants sont des gros enculés. Dans "Infernal Affairs", c'est plus subtil que ça. Les deux seuls points positifs du remake de Scorsese, c'est le personnage de Matt Damon (il insiste davantage sur son côté parvenu, fier de sa réussite sociale, ce qui donne une dimension intéressant à son dilemme d'infiltré) et celui du triangle amoureux qui donne un point d'ancrage intéressant au récit et à cette opposition en mirroir entre les deux protagonistes.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede von Rauffenstein le 23 Jan 2010, 14:10

silverwitch a écrit:
von Rauffenstein a écrit:
silverwitch a écrit:
1er tigre a écrit:Est-ce que Million Dollar Baby est un bon film?

(ça vire au questions pour un champion ce topic :D )


Je ne sais pas, je ne l'ai pas vu en entier. Est-ce que tu peux répondre oui aux critères que j'énonce plus haut ? Le film est-il édifiant, cohérent, pertinent et original ?

Silverwitch

tu ne l'as pas vu jusqu'au bout parce que c'est insupportable ?


Pourquoi ? Tu fais allusion à la fin du film ? Je ne suis pas pressée en effet de la voir.

Silverwitch

et moi, pas préssé de le revoir. :o
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shoemaker le 23 Jan 2010, 14:57

Cortese a écrit:
von Rauffenstein a écrit:
Cette photo que j'ai postée quelques pages avant est pour moi poignante. Construction, lignes de forces convergentes, elle réveille en moi une grande mélancolie que je crois savoir à quoi relier, mais sans pouvoir l'exprimer clairement.


Si moi je sais : "Bordel de merde, où est ce que je vais bien pouvoir trouver une pharmacie ouverte ?"
J'ai souvent connu ça le dimanche matin.

:lol:
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 23 Jan 2010, 15:09

Shunt a écrit:
Je ne dis pas qu'on doit évaluer un film sur le seul critère de l'émotion. Je dis qu'il est difficile d'en faire abstraction. Tu aimes le "Nouveau Monde", parce que le propos te séduit, parce que la construction est intelligente, mais c'est aussi un film qui agite les sens, qui transmet des émotions... le vent qui souffle dans les hautes herbes, le vent qui balaie la surface de l'eau, la séquence finale de Pocahontas dans le jardin anglais... ce sont des plans, des scènes qui nous touchent émotionnellement et qui nous conduisent à aimer ce film. J'irai même jusqu'à dire que l'émotion est le point de départ du jugement esthétique, de la confrontation à une oeuvre. Pourquoi cette scène me touche, pourquoi ce plan crée une sensation profonde, pourquoi cette histoire me bouleverse ? Tu as deux attitudes ensuite : certains vont se contenter d'éprouver cette émotion, d'autres vont tenter de comprendre le pourquoi de cette émotion, pourquoi ils ont été touchés, bouleversés par un film, et entamer un processus de réflexion, d'analyse intellectuelle.

L'émotion est un élément essentiel dans notre rapport à l'art. Et ce depuis les peintures rupestres des hommes des cavernes. C'est anthropologique. C'est quelque chose qui est tellement profond qu'on n'y fait même pas gaffe. Je pense que les gens qui prétendent faire une analyse purement intellectuelle et "objective" des films se plantent. Parce que leur jugement est inévitablement "brouillé", influencé par leurs émotions.


Je ne sais pas. Tout le problème, encore une fois, est que l'émotion est d'abord et avant tout un critère indécidable et incommunicable. Pourquoi aurons-nous un rapport affectif avec tel ou tel film ? Parce que c'est le dernier rôle de James Dean ou parce que c'est un film rare, ou parce que nous aimions ce film quand nous étions enfant et que même si aujourd'hui nous le jugerions plus sévèrement, nous sommes émus par la nostalgie de l'émotion passée...

En fait, toutes les raisons extrinsèques sont possibles et acceptables. D'autant plus acceptables, qu'elles n'ont pas être justifiées. Je peux aussi bien pleurer en m'identifiant à Pocahontas, que pleurer sur moi sans m'identifier à Pocahontas. Je peux tirer du plaisir à ce qu'un film me surprenne, comme je peux prendre du plaisir à revoir un film pour la quinzième fois en sachant par coeur tout ce qui va suivre.

Certes, il est difficile, pour ne pas dire impossible de séparer ce qui est cognitif et ce qui est affectif. Suis-je émue parce que je décode avec mon savoir et ma raison une allusion, une citation de film, voir un lien cohérent entre ce film et le précédent du même auteur, etc... Mais au fond, je sais bien, je sens bien que ce petit plaisir, cette satisfaction est contentement personnel, et qu'il n'a que peu sinon rien à voir avec le film en question.

Or, dois-je rappeler qu'il est question de savoir évaluer un film, bref d'adopter une distance critique ? Cela enjoint l'émotion de rester à sa place. La seule question qui vaille est de savoir si le corps est un "instrument de mesure" fiable. Je crois qu'il est un instrument de mesure, mais incomplet et dangereux. Il ne nous apprend rien. Pourquoi le pire nanar, comme un film de Ed Wood, peut-il donner lieu à un culte ? Parce que l'émotion n'a pas à faire l'épreuve de l'altérité, de ce qui est hors de nous.

Il y a quelques années, à la sortie de "Lost in translation", la critique (et pas seulement la critique) n'avait de cesse que d'aligner les sentiments: sensibilité, magie, charme. Mais que nous disent ces qualificatifs sur la valeur du film ? Rien du tout. Je remarque que le film se contente d'aligner une suite terrifiante de clichés: la pauvre petite fille riche, la bobonne idiote qui ne s'intéresse qu'à la décoration de sa maison, les chansons à la mode, les arcades et les boîtes bizarres de Tokyo... Si cette appréciation fait aussi part d'un sentiment, elle ne s'y réduit pas plus qu'elle ne s'y confond. Je fais au moins le travail de chercher ce qui est présent dans le film, et non uniquement dans mon coeur.

La question de l'émotion et son lien avec la réalité de l'objet a pourtant déjà été réglée, et depuis longtemps, par la publicité. Il suffit d'étudier une publicité pour comprendre que l'émotion n'est pas liée à l'objet. N'importe quelle marque de prêt-à-porter, de parfum et même désormais d'automobile peut se dispenser de montrer le moindre vêtement, l'objet même dont il est question. Pourquoi ? Parce que l'émotion est ailleurs, dans "l'image", c'est à dire pour paraphraser Adorno, "la valeur d'échange", ou bien tout simplement la gratification sociale ou affective que me vaudra le simple fait d'aimer cet objet qu'est le film.

L'appel à l'émotion détruit toute critique sérieuse d'un film parce qu'elle résume l'évaluation tribale: moi et ceux qui sont comme moi. Tiens, un exemple:

"Reste-t-il des lecteurs qui n'auraient pas vu ce film ? On en doute, mais au cas où, on prendra la prétention d'insister: c'est le film de l'année 2001, de la décennie, peut-être du siècle."

Tiré de la critique de l'hebdo "Les Inrockuptibles" à propos de "Mulholland Drive" de David Lynch. Peu importe le discours sentimental qui justifie cette conclusion, il est comme le reste interchangeable: beau, émouvant, provocant, foudroyant, touchant... Il y a au fond une idée simple: l'évaluation n'a de sens qu'a fin de se compter. Les autres pensent-ils comme moi, les autres sont-ils comme moi ? Sommes-nous de la même tribu ? Il ne s'agit donc pas de parler d'un film et d'évaluer sa valeur, mais de parler de soi et de parler de soi pour se retrouver chez les autres. Ici le critique des Inrocks fait l'appel, comme on dirait à l'école. Cela fonctionne évidemment dans les deux sens, avec ou contre, et le sentiment peut se retourner contre le sentiment. Toujours dans les Inrocks, mais à propos de "Neverland":

"Un mélo hollywoodien avec une pseudo-histoire d'amour pour ménagères".

Toutes ces réactions ont un point commun, elles évitent justement ce qui nous est commun: le film. Je ne vais pas reprendre ce que j'ai déjà écrit et que tu ne reprends pas, mais il y a une différence de nature qui oppose l'art au sentiment. Mon problème est d'arriver à l'exprimer clairement. Prenons un exemple,toute oeuvre est visée d'une valeur: une déclaration d'amour cherche à convaincre, à émouvoir, mais le plus médiocre poème d'amour cherche plus encore: il cherche à être un beau poème d'amour.

En gros, oui, il y a bien toujours un rapport affectif, comme il y en a toujours dans tous les actes de notre vie, puisque nous sommes des êtres humains. Mais ce n'est en rien spécifique à l'activité esthétique qu'est le lien avec les oeuvres d'art. Je crois que toute démarche sérieuse devrait tendre à l'objectivité, c'est-à-dire une démarche méthodique et scientifique. On commence en effet à sortir du rapport affectif quand l'on suppose un objet extérieur à nous, quand comme le dit Paul Valéry: "on ne peut sentir sans vouloir approfondir sa jouissance". Un film est un objet dont nous parlons, c'est un objet de conscience et de langage, il appelle donc en retour une conscience faite de jugement et de langage, et non pas un amour sans lumière et sans voix. La vision d'un film aboutit à une expérience qui cherche à s'exprimer et à se vérifier, d'où les débats sans fin auxquels on assiste après la fin d'un film. Si cette expérience n'était qu'un émoi, on ne pourrait parler d'esthétique.

Bref, le véritable amateur est celui qui réfléchit, mesure, confronte. C'est passer à un rapport objectif à l'oeuvre qui suscite notre admiration. Pour le dire brutalement, évaluer un film ce n'est pas analyser le rapport entre une oeuvre et un spectateur unique (moi) ou entre l'oeuvre un spectateur quelconque, mais entre cette oeuvre et un spectateur compétent.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede sccc le 23 Jan 2010, 15:10

von Rauffenstein a écrit:
Waddle a écrit:
silverwitch a écrit:
Lo a écrit:J'ai appris grâce à Bienvenue chez les Chtis que les gens du nord sont hospitaliers, de plus le scénario extrêmement linéaire et le réalisme des situations me laissent à penser que le film est cohérent.
:D


Et voilà un critère supplémentaire: quelle est la valeur de ce que le film nous enseigne et la cohérence n'a de sens qu'avec ce critère, la pertinence.

- Un bon film nous enseigne.
- Un bon film est cohérent.
- Un bon film est pertinent.

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Est-ce que Titanic est un bon film?
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Titanic est un bon film.

Il t'enseigne de façon didactique à dresser un arbre des causes pour l'aide à la résolution des accidents. De façon cohérente et suffisemment pertinente pour que tu t'en souviennes.


Il existe un très bon documentaire du NGC (National Geographic Channel) qui explique techniquement tout ce qui s'est produit. Et bien mieux.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 23 Jan 2010, 15:14

Ambrose a écrit:Vision de plus en plus sentimentale oui, mais qui évite je trouve de tomber dans le pathos lourdingue. C'est toujours plein de pudeur et ça me plait.


Oui, enfin pour le pathos, tout dépend des films: "Gran Torino" comme "Impitoyable" sont particulièrement chargés. Et je n'aime pas qu'on me mette le nez dans le sentiment, je ne vois plus que flou.

Ambrose a écrit:Sinon, c'est vrai qu'il y a un paradoxe Eastwood : homme de droite bien réac (qui a toujours ouvertement soutenu Bush) mais qui fait des films "de gauche".
Mais c'est pas toujours aussi évident : "Million Dollar Baby", qui exalte le "struggle for life" tout en moquant les méchants prolos qui vivent des allocs, c'est pas franchement un discours de gauche.


Oui, ma formule était incomplète parce que voulant être parlante en France. Eastwood illustre la bonne conscience à l'américaine. Moraliste, mais individualiste.

J'ai revu cette semaine "Les Infiltrés", bardés d'Oscar. J'avais eu une bonne impression à ma première vision (sauf Nicholson, qu'en fait des caisses...), mais à ma deuxième vision, c'est pas passé. Tout sonne faux, et est plombé par une réalisation tape à l'oeil de clip vidéo. Dommage, parce que le thème, et cette histoire de perte d'identité, ça aurait pu donner un bon truc. J'imagine que Shunt va me conseiller de mater "Internal Affairs".


:o

C'est pour ça qu'il est toujours bon de revoir un film. La seconde vision nous désenchaîne des effets et de ses pouvoirs les plus immédiats et nous livre l'oeuvre pour ce qu'elle est: une tension entre le fond et la forme. Une fois que l'on retire le vernis, il reste l'essentiel.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 23 Jan 2010, 15:30

Shunt a écrit:Silverwitch,

Ton analyse de Kill Bill est intéressante, bien que je sois en en désaccord sur pas mal de points (tu fais une lecture au premier degré du film, en zappant complètement toute la dimension allégorique, symbolique du récit... cette scène d'affrontement dans la cuisine étant le point de départ du combat de "Black Mamba" contre l'ordre machiste, masculin... ce qu'elle tue symboliquement dans cette scène, c'est l'image rassurante de la mère au foyer, qui cuisine, qui fait les courses et s'occupe des enfants... toute la scène d'ailleurs repose sur ce décalage. Un affrontement à mort dans un environnement des plus banals, avec des objets du quotidien, comme une poëlle à frire...). Au regard du vocabulaire que tu emploies ("pervers", "sadique", "horrible"), on voit très bien que ton travail de déconstruction intellectuelle des séquences est consécutive de la répulsion que t'as inspiré le film, de ton malaise face à l'esthétisation de la violence. Ton appréciation de "Kill Bill" n'est pas seulement intellectuelle, elle est aussi émotionnelle. Et c'est cette émotion négative qui fait que tu te focalises sur une lecture très premier degré du récit.


Oui, et je le fais exprès, à dessein. Parce qu'ici, mon regard commande et je ne vais pas tomber dans le piège tendu par le film: plaquer un discours logique sur un spectacle obscène. Je ne suis pas cynique. On ne peut oblitérer ce qui est montré au nom de ce que ce qui est montré représenterait. Parce qu'autrement on abandonne entièrement le visible pour l'invisible. Et un film ne peut être tout l'un ou tout l'autre.

Ce que je fais est toujours un travail qu'il faut faire quand on évalue avec précision un film. Et d'autant plus dans le cas de "Kill Bill" qui veut nous éloigner d'une vision au premier degré, comme tu dis, pour nous faire plonger dans une posture maniériste, oblitérant la réalité de ce qui est montré. J'insisterai sur le contraire dans le cas de Shrek, par exemple. À l'époque de sa sortie, "Shrek" a été lu par des critiques très fins, comme la critique de Disney. Mais idéologiquement, un film comme "Shrek" est aussi connoté que "Fourmiz" de Disney. Si le second raconte une histoire d'amour qui vient briser les taboux sociaux (un ouvrier épouse la princesse), "Shrek" promeut un "chacun à sa place", qui contrairement au "melting pot" propose plutôt le communautarisme ou le multiculturalisme: les filles avec les garçons, les ogres avec les ogresses, et donc par conséquent, les gros avec les gros, les beaux avec les beaux, les riches avec les riches.

Dans le cas de Shrek, il est plus important d'insister d'abord sur le sous-texte idéologique du film qui se donne à voir comme une comédie innocente et neutre pour tous les publics. Chez Tarantino, au contraire, le second degré c'est le pot de miel, un piège pour attirer le cerveau et justifier tout le reste, bref une forme de bêtise sophistiquée.

Si je devais jargonner, je préciserais que tout film fonctionne sur le mode communicationnel de l'énoncé linguistique. Tout film est:

1. Un acte "locutoire": il y a production de sens.

2. Un acte "illocutoire": le film avec l'aide de supports extérieurs (publicité, presse, marketing) dit comment on doit le recevoir (signification).

3. Un acte "perlocutoire": le film vise à engendrer une certaine réaction, comme rire, pleurer, choquer.

Pour évaluer un film, je me concentre sur l'acte "locutoire". Dans le cas de "Kill Bill", tu te focalises trop sur l'acte "illocutoire" et d'une manière générale, la théorie de l'émotion se concentre sur l'acte "perlocutoire" au détriment du reste. Le piège de l'acte "perlocutoire", c'est qu'un film présente toujours une ambiguité de type polysémique: quelle est la part fantaisiste d'un film et quel est son discours sur le monde réel ?

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shoemaker le 23 Jan 2010, 15:34

L'emotion, oui, bien sur. Qui peut imaginer une vie sans emotion. Se vautrer dans l'emotion, miam miam...
Et bien entendu, nous nous abreuvons d'art, pour avoir notre dose d'emotion. Nous nous abreuvons d'art, d'amour, de poesie (le mur recouvert de mousse)... Tout est bon pour prendre son trip d'emotion.

L'emotion c'est bien. A condition qu'elle ne dicte pas notre appreciation du monde. Car alors nous devenons faible.
L'emotion, oui, mais a la condition de la maitriser autant que possible.
L'emotion oui, mais en tant qu'esthetisation (ou esthetification, je vous laisse le choix..) du monde, presque comme un acte d'art, un acte de creation.
Pour paraphraser Silver, l'emotion est un stupefiant.
Il y a une part, un temps, pour l'emotion.
Il y a une part, un temps, pour l'evaluation du monde, la comprehension des choses.
Evaluer un film, consiste, ENTRE AUTRES, a etudier son pouvoir emotionnel sur telle ou telle categorie de spectateurs, etudier les techniques pour arriver a ce resultat (la demonstration avec Kill Bill est edifiante)...
C'est un indicateur, mais absolument pas un element capital pour comprendre la valeur intrinseque de l'oeuvre.
Il faut eviter une top grande confusion entre ces deux paliers.
L'emotion est un mauvais instrument pour comprendre les choses, aussi bien une oeuvre d'art que nous meme, meme si elle nous parle de nous-meme.
C'est souvent un plaisir, c'est un regard profondemment nostalgique, souvent complaisant, sur nous-meme....
L'emotion, c'est la recompense que nous octroie l'art.
Elle est necessaire a la creation artistique, parfois autant, parfois moins, parfois plus que la technique pure.
C'est un moyen pour supporter les drames de la vie...
La morphine genere des etats emotionnels formidables, parait-il...
La morphine est de l'emotion en seringue.
Mais bon, c'est sympa aussi, hein...
Enfin, ca depend... Va savoir...
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Cortese le 23 Jan 2010, 15:57

Ce sidi, je me demande toujours si l'on peut lire quelque part sur internet des critiques valables neutres et détaillées avec si possible un débat contradictoire. Gratuitement, bien sur, et de préférence sur des films d'avant 1955 (avant les ravages de l'Actor's Studio quoi), et parce que je ne vais plus du tout au cinéma. Marre d'avoir mal au derrière en bâillant pendant deux heures à 5 euros de l'heure.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 23 Jan 2010, 16:22

Shoemaker a écrit:L'emotion, oui, bien sur. Qui peut imaginer une vie sans emotion. Se vautrer dans l'emotion, miam miam...
Et bien entendu, nous nous abreuvons d'art, pour avoir notre dose d'emotion. Nous nous abreuvons d'art, d'amour, de poesie (le mur recouvert de mousse)... Tout est bon pour prendre son trip d'emotion.

L'emotion c'est bien. A condition qu'elle ne dicte pas notre appreciation du monde. Car alors nous devenons faible.
L'emotion, oui, mais a la condition de la maitriser autant que possible.
L'emotion oui, mais en tant qu'esthetisation (ou esthetification, je vous laisse le choix..) du monde, presque comme un acte d'art, un acte de creation.
Pour paraphraser Silver, l'emotion est un stupefiant.
Il y a une part, un temps, pour l'emotion.
Il y a une part, un temps, pour l'evaluation du monde, la comprehension des choses.
Evaluer un film, consiste, ENTRE AUTRES, a etudier son pouvoir emotionnel sur telle ou telle categorie de spectateurs, etudier les techniques pour arriver a ce resultat (la demonstration avec Kill Bill est edifiante)...
C'est un indicateur, mais absolument pas un element capital pour comprendre la valeur intrinseque de l'oeuvre.
Il faut eviter une top grande confusion entre ces deux paliers.
L'emotion est un mauvais instrument pour comprendre les choses, aussi bien une oeuvre d'art que nous meme, meme si elle nous parle de nous-meme.
C'est souvent un plaisir, c'est un regard profondemment nostalgique, souvent complaisant, sur nous-meme....
L'emotion, c'est la recompense que nous octroie l'art.
Elle est necessaire a la creation artistique, parfois autant, parfois moins, parfois plus que la technique pure.
C'est un moyen pour supporter les drames de la vie...
La morphine genere des etats emotionnels formidables, parait-il...
La morphine est de l'emotion en seringue.
Mais bon, c'est sympa aussi, hein...
Enfin, ca depend... Va savoir...


:good


Je n'ai rien contre l'émotion non plus, mais je crois qu'elle n'est pas communicable dans le langage, dans le dialogue. Et je pense en effet qu'on commence à apprécier réellement l'art pour ce qu'il est quand on se désenchaîne des pouvoirs les plus immédiats et les plus superficiels que sont les réactions de l'affect. Alors on commence à apprécier cet autre monde qu'est celui de l'oeuvre. C'est-à-dire qu'un film (ou toute oeuvre d'art) n'est pas seulement un astre fermé sur lui-même, un bloc nocturne et resplendissant dont la lumière aveugle en même temps qu'il éblouit. Un film n'est pas réductible à la conscience, mais il dialogue pourtant avec elle. Il cherche nos regards et nos regards ne peuvent le découvrir sans l'interroger.

Voir et évaluer sont liés. Il faut d'abord voir le film, apprendre à le voir: si la critique d'un film ne se réduit pas au dévoilement, c'est par là qu'elle commence. Si je regard distraitement un film, la tête ailleurs, je suis hors d'état de juger. Par ailleurs, il est exact que mon attitude à l'égard du film influe sur ma vision. Aimer un film, c'est se sentir tenu de vivifier constamment sa vision. Ne plus aimer un film, c'est le délaisser comme on délaisse un jardin.

Il arrive de revoir un film que l'on a aimé: nous ne savons plus voir ce que nous avons aimé. Mais, si nous ne voyons plus le film de la même façon, c'est que nous l'abordons avec d'autres exigences. Plus que notre vision, c'est notre attitude qui a changé: le jugement décide la connaissance, plus que la connaissance du jugement. L'obscurcissement de la vision provient de la transformation de la perspective. Et plutôt de dire que nous ne voyons plus la même chose, il convient de reconnaître que nous ne sommes plus la même personne.

Et puis il y a des "expériences cruciales". Pour moi ce sera en lisant Baudelaire rappelant que la poésie est autre chose que "l'ivresse du coeur", ou bien ce sera "Tess" de Roman Polanski, ou bien ce film de Murnau ou de Dreyer. Ce sera cette oeuvre qui nous transforme, nous métamorphose. Alors on comprend autrement, on comprend "la logique colorée" qui définit la peinture pour Cézanne. D'un coup nous voilà de l'autre côté du miroir, l'oeuvre n'est plus une expérience psychologique (les émotions), mais esthétique (la vision d'une forme qui métamorphose). Alors les oeuvres deviennent des pays que jamais nous ne finirons d'explorer. Alors nous faisons nos plus beaux voyages, par la fenêtre de l'oeuvre.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 23 Jan 2010, 16:31

Cortese a écrit:Ce sidi, je me demande toujours si l'on peut lire quelque part sur internet des critiques valables neutres et détaillées avec si possible un débat contradictoire. Gratuitement, bien sur, et de préférence sur des films d'avant 1955 (avant les ravages de l'Actor's Studio quoi), et parce que je ne vais plus du tout au cinéma. Marre d'avoir mal au derrière en bâillant pendant deux heures à 5 euros de l'heure.


Tu te doutes bien que ça n'existe pas. Il ne manquerait plus que les films ou les oeuvres de l'esprit portent vraiment leur nom, et que par malheur cet esprit vienne offrir aux pauvres âmes non plus une maigre consolation mais les armes dont ils manquent pour critiquer le monde tel qu'il est et le monde tel qu'il va.

Mieux vaut laisser chacun enchaîné à soi-même, flatter l'authenticité du goût. Aucun ordre ne se dressera, jamais le passé ne viendra mettre en demeure le présent de se confronter aux rêves des morts. L'art ne sert à rien dans ces conditons. Il n'est que l'opium du Peuple. Comme la vie réelle disparaît, comme tout se désagrège, l'opium fera le reste.

Un grand film devrait nous faire voir le Monde tel qu'il est et aussi tel qu'il devrait être, tel qu'il pourrait être. Ici les films servent le contraire, à faire écran à la réalité, à rendre le monde plus supportable grâce à l'opium.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Cortese le 23 Jan 2010, 16:50

silverwitch a écrit:
Cortese a écrit:Ce sidi, je me demande toujours si l'on peut lire quelque part sur internet des critiques valables neutres et détaillées avec si possible un débat contradictoire. Gratuitement, bien sur, et de préférence sur des films d'avant 1955 (avant les ravages de l'Actor's Studio quoi), et parce que je ne vais plus du tout au cinéma. Marre d'avoir mal au derrière en bâillant pendant deux heures à 5 euros de l'heure.


Tu te doutes bien que ça n'existe pas. Il ne manquerait plus que les films ou les oeuvres de l'esprit portent vraiment leur nom, et que par malheur cet esprit vienne offrir aux pauvres âmes non plus une maigre consolation mais les armes dont ils manquent pour critiquer le monde tel qu'il est et le monde tel qu'il va.

Mieux vaut laisser chacun enchaîné à soi-même, flatter l'authenticité du goût. Aucun ordre ne se dressera, jamais le passé ne viendra mettre en demeure le présent de se confronter aux rêves des morts. L'art ne sert à rien dans ces conditons. Il n'est que l'opium du Peuple. Comme la vie réelle disparaît, comme tout se désagrège, l'opium fera le reste.

Un grand film devrait nous faire voir le Monde tel qu'il est et aussi tel qu'il devrait être, tel qu'il pourrait être. Ici les films servent le contraire, à faire écran à la réalité, à rendre le monde plus supportable grâce à l'opium.

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Euh oui, je m'en doutais un peu. Je m'en veux de remuer le couteau dans l'eau, euh la plaie.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Ouais_supère le 23 Jan 2010, 17:16

En ce moment, je regarde Gremlins à la téloche, et je trouve ce film original et cohérent, et je me souviens plus des autres conditions à remplir mais je trouve toujours ça vachement bien.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Stéphane le 23 Jan 2010, 17:36

C'est retour vers le futur 3 que j'ai rerererevu aujourd'hui.
Ouais_supère a écrit:Stef, t'es chiant
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shunt le 23 Jan 2010, 17:57

silverwitch a écrit:Je ne sais pas. Tout le problème, encore une fois, est que l'émotion est d'abord et avant tout un critère indécidable et incommunicable.


Pourtant l'émotion peut être partagée.

Pourquoi aurons-nous un rapport affectif avec tel ou tel film ? Parce que c'est le dernier rôle de James Dean ou parce que c'est un film rare, ou parce que nous aimions ce film quand nous étions enfant et que même si aujourd'hui nous le jugerions plus sévèrement, nous sommes émus par la nostalgie de l'émotion passée...


Là tu parles d'une forme de fétichisme, quelque chose d'assez fréquent chez les cinéphiles. Le fétichisme peut rendre indulgent à l'égard d'un film (je pense par exemple à certains films de blaxpoitation que le côté kitsch seventis peut rendre sympathique). Mais le fétichisme ne te fera jamais prendre un nanar pour un chef d'oeuvre. Ou alors tu es davantage fétichiste que cinéphile.

Certes, il est difficile, pour ne pas dire impossible de séparer ce qui est cognitif et ce qui est affectif. Suis-je émue parce que je décode avec mon savoir et ma raison une allusion, une citation de film, voir un lien cohérent entre ce film et le précédent du même auteur, etc... Mais au fond, je sais bien, je sens bien que ce petit plaisir, cette satisfaction est contentement personnel, et qu'il n'a que peu sinon rien à voir avec le film en question.


Sauf quand ce contentement est partagé par d'autres. Il n'est pas rare qu'on partage la même émotion dans un film. On a déjà vu plein de gens rire au même moment dans une salle, ou pleurer en même temps, ou se cacher derrière son siège au même moment, ou s'indigner au même moment, ou quitter la salle au même moment...

Or, dois-je rappeler qu'il est question de savoir évaluer un film, bref d'adopter une distance critique ? Cela enjoint l'émotion de rester à sa place.

Mais es-tu bien certaine d’y parvenir ? Et quand bien même y parviendrais-tu, penses-tu que cela permette d’apprécier l’œuvre dans sa plénitude ? Le cinéma est un art du spectacle, un art de l’illusion. L’évaluer en faisant abstraction des émotions qu’il crée et qu’il suscite, c’est comme un critique gastronomique qui demanderait qu’on lui serve les plats sans sel ou sans poivre.
Je ne vois, par exemple, comment on peut évaluer une comédie, sans tenir de son humour, des rires qu’elle peut provoquer. On ne sera pas forcément réceptif de la même manière à tel ou tel type d’humour, mais bon il suffit d’avoir ou d’entendre certaines conversations pour se rendre compte qu’on est beaucoup souvent à rire des mêmes choses.
La seule question qui vaille est de savoir si le corps est un "instrument de mesure" fiable. Je crois qu'il est un instrument de mesure, mais incomplet et dangereux.

Mais on est d’accord là-dessus. Maintenant vouloir faire abstraction de son corps est tout aussi illusoire, vain et périlleux.
Il ne nous apprend rien. Pourquoi le pire nanar, comme un film de Ed Wood, peut-il donner lieu à un culte ? Parce que l'émotion n'a pas à faire l'épreuve de l'altérité, de ce qui est hors de nous.

Je ne suis pas sur que les gens qui aiment Ed Wood ou les films de Blaxploitation aiment les films pour ce qu’ils sont. Je crois que c’est une forme de fétichisme, de second ou du troisième degré, ou forme de dérision postmoderne. C’est comme les mecs qui sont fascinés par les papiers peints orange à fleur, le design seventies et les chemises pelle à tarte. Pour Ed Wood, on peut aussi apprécier le côté « cheap », « artisanal », basique et « gentil » de la démarche. Mais là, on est dans quelque chose d’extérieur au film.
Encore une fois, je ne dis pas que l’émotion est notre seul baromètre. Je dis juste qu’un film s’apprécie avec sa tête, son cœur, ses tripes, ses yeux et ses oreilles.
Tiré de la critique de l'hebdo "Les Inrockuptibles" à propos de "Mulholland Drive" de David Lynch. Peu importe le discours sentimental qui justifie cette conclusion, il est comme le reste interchangeable: beau, émouvant, provocant, foudroyant, touchant... Il y a au fond une idée simple: l'évaluation n'a de sens qu'a fin de se compter. Les autres pensent-ils comme moi, les autres sont-ils comme moi ? Sommes-nous de la même tribu ? Il ne s'agit donc pas de parler d'un film et d'évaluer sa valeur, mais de parler de soi et de parler de soi pour se retrouver chez les autres. Ici le critique des Inrocks fait l'appel, comme on dirait à l'école. Cela fonctionne évidemment dans les deux sens, avec ou contre, et le sentiment peut se retourner contre le sentiment. Toujours dans les Inrocks, mais à propos de "Neverland":

"Un mélo hollywoodien avec une pseudo-histoire d'amour pour ménagères".

Toutes ces réactions ont un point commun, elles évitent justement ce qui nous est commun: le film.

On est d’accord. Les Inrocks m’horripilent pour cette raison. Il y a une dimension « hype », tribale, happy few, superficielle qui m’agace totalement. C’est la même chose en musique. Ils balancent des avis définitifs sur tout. J’achète chaque année leur hors série sur les albums de l’année, histoire de découvrir des nouveaux trucs, car je suis assez peu l’actu musicale. Chaque année, c’est de pire en pire. Le même folk mollasson nombriliste, la même électro-pop calibrée, le même rock revival « new age » qui singe Cure et les Smiths. En fait, ces mecs sont des autistes aux goûts complètement arrêtés et fermés. Tout ce qui correspond à leur goût étriqué est encensé, tout ce qui en sort est détruit. Avec en plus, ce côté branchouille, faussement impertinent… pour moi, les Inrocks, c’est le Télérama des trentenaires, la Pravda des bobos parisiens.
En gros, oui, il y a bien toujours un rapport affectif, comme il y en a toujours dans tous les actes de notre vie, puisque nous sommes des êtres humains. Mais ce n'est en rien spécifique à l'activité esthétique qu'est le lien avec les oeuvres d'art.

Je crois qu’il faut distinguer le rapport affectif à l’œuvre et les émotions véhiculées par l’œuvre. Ce n’est pas du tout la même chose. Un film peut m’émouvoir, me choquer, m’effrayer, me faire rire sans que je développe un rapport affectif avec lui. Tu vois ce que je veux dire ?
Je crois que toute démarche sérieuse devrait tendre à l'objectivité, c'est-à-dire une démarche méthodique et scientifique. On commence en effet à sortir du rapport affectif quand l'on suppose un objet extérieur à nous, quand comme le dit Paul Valéry: "on ne peut sentir sans vouloir approfondir sa jouissance".

Je ne dis pas autre chose que Paul Valéry, lorsque je dis que l’émotion est le de départ de la démarche critique, esthétique et même artistique. C’est parce qu’on ressent une émotion devant une œuvre d’art qu’on cherche à la comprendre, à l’analyser, à aller plus loin. J’imagine que tu n’as jamais cherché à analyser, à comprendre un parcmètre ou un lampadaire.
Un film est un objet dont nous parlons, c'est un objet de conscience et de langage, il appelle donc en retour une conscience faite de jugement et de langage, et non pas un amour sans lumière et sans voix.

Ce n’est pas parce que quelqu’un te fait rire que tu dois l’aimer. Et ce n’est pas parce que tu ne l’aimes pas qu’il n’est pas drôle.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede von Rauffenstein le 23 Jan 2010, 18:01

Ouais_supère a écrit:En ce moment, je regarde Gremlins à la téloche, et je trouve ce film original et cohérent, et je me souviens plus des autres conditions à remplir mais je trouve toujours ça vachement bien.

J'ai trouvé que ça avait mal vieilli, notament en terme de débit de l'histoire...
Le fascisme au fait, c'était pas déjà l'histoire d'un mec en marche qui fascinait les foules avec son culte de la personnalité ?
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Shunt le 23 Jan 2010, 20:52

silverwitch a écrit:Ce que je fais est toujours un travail qu'il faut faire quand on évalue avec précision un film. Et d'autant plus dans le cas de "Kill Bill" qui veut nous éloigner d'une vision au premier degré, comme tu dis, pour nous faire plonger dans une posture maniériste, oblitérant la réalité de ce qui est montré. J'insisterai sur le contraire dans le cas de Shrek, par exemple. À l'époque de sa sortie, "Shrek" a été lu par des critiques très fins, comme la critique de Disney. Mais idéologiquement, un film comme "Shrek" est aussi connoté que "Fourmiz" de Disney. Si le second raconte une histoire d'amour qui vient briser les taboux sociaux (un ouvrier épouse la princesse), "Shrek" promeut un "chacun à sa place", qui contrairement au "melting pot" propose plutôt le communautarisme ou le multiculturalisme: les filles avec les garçons, les ogres avec les ogresses, et donc par conséquent, les gros avec les gros, les beaux avec les beaux, les riches avec les riches.

Dans le cas de Shrek, il est plus important d'insister d'abord sur le sous-texte idéologique du film qui se donne à voir comme une comédie innocente et neutre pour tous les publics.


Là, tu fais effectivement une lecture idéologique tout à fait pertinent du film, mais ce que tu décris semble davantage relever de l'inconscient des créateurs de "Shrek". Il est fort probable qu'ils n'aient jamais eu conscience de promouvoir ce modèle communautariste (mais Cortese me dira probablement que non :D ).
Dans "Kill Bill", l'hypertextualité est volontaire, assumée, elle donne du sens au récit. Il faut considérer les deux "Kill Bill" comme un tout pour bien les analyser.
Je t’avouerai que lorsque j’ai vu « Kill Bill, vol.1 », j’ai eu la même réaction que toi. Je trouvais que c’était uniquement de la roublardise, de la frime et de la violence complètement gratuite et obscène. Ce n’est qu’avec le volume 2 que j’ai capté où Tarantino voulait en venir. Il a construit son diptyque comme un jeu de poupées russes. Ca commence comme une histoire de vengeance classique entre malfrats, puis tu découvres qu’il s’agit de l’histoire d’un couple séparé qui se déchire, puis enfin que c’est l’histoire d’un couple séparé qui se déchire autour de la garde de leur enfant. « Kill Bill », c’est une sorte de « Kramer contre Kramer » raconté selon les codes des films d’action.

L’ultra-violence de « Kill Bill » décrit la violence d’une séparation et d’un règlement de compte entre deux anciens conjoints, avec un enjeu central qu’on découvre sur le tard : l’enfant. Toute la violence entre les deux protagonistes découle de cet enjeu. Cela fait écho à la violence, réelle mais moins théâtrale, d’un couple qui divorce, qui s’accuse des pires maux, ou chacun tente quasiment de « détruire » l’autre pour obtenir la garde exclusive du ou des gosses. Découle de cet affrontement, une réflexion iconoclaste sur la condition féminine. Le combat contre Bill amène « Black Mamba » à combattre l’ordre machiste masculin et sa fantasmagorie, les grands mythes féminins que les hommes ont créés, imposés et répandus. Chaque adversaire féminin qu’elle va trucider correspond à un cliché féminin issu de la fantasmagorie masculine : la mère au foyer, l’infirmière sexy, la femme fatale, la lycéenne japonaise (variation sur le thème classique de la maman et de la putain). Ce qui est intéressant, c’est que ces quatre filles correspondent à des fantasmes masculins convenus, elles apparaissent comme des cchiennes de garde de l'ordre patriarcal alors qu’il s’agit en fait de femmes émancipées, qui partagent le même sentiment de révolte que « Black Mamba ». Tarantino insiste beaucoup sur ce paradoxe, qui n’est d’ailleurs pas le seul. La vengeance furieuse de « Black Mamba », sa quête émancipatrice, sa rage contre les hommes, la ramène finalement à son instinct animal le plus primaire, le plus primitif : celui qui lie n’importe quelle femelle mammifère à son petit. C’est cet instinct animal féminin qui lui ôtera toute pitié lorsqu’elle retrouvera Bill, c’est cet instinct animal féminin qui en fait un tueur implacable. « Black Mamba » veut à la fois s’émanciper de son statut de simple génitrice mais revient finalement à sa condition de génitrice. Mais ce n’est pas dévalorisant. Tarantino a une vraie empathie pour son héroïne (mais je comprends aussi qu’on puisse le lui reprocher).
Dernière édition par Shunt le 24 Jan 2010, 01:09, édité 1 fois.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Cortese le 23 Jan 2010, 20:57

Shunt a écrit:
Là, tu fais effectivement une lecture idéologique tout à fait pertinent du film, mais ce que tu décris semble davantage relever de l'inconscient des créateurs de "Shrek". Il est fort probable qu'ils n'aient jamais eu conscience de promouvoir ce modèle communautariste (mais Cortese me dira probablement que non :D ).


Non, tu as probablement raison. Ce n'est que si le discours dérange le pouvoir que le pouvoir sévit (discrètement).
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Stéphane le 24 Jan 2010, 01:19

Avatar, c'est très mauvais.

Joli, mais mauvais.
Ouais_supère a écrit:Stef, t'es chiant
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Messagede Shunt le 24 Jan 2010, 01:33

Moi, je viens de voir le premier "Twilight". Et bien, c'est une bluette tout à fait digne. Ca parle avec justesse de l'adolescence, des pulsions, des émotions, des angoisses, des rêves, de la mélancolie et des contradictions qui l'accompagnent. L'actrice principale est plutot convaincante. Bon , il y a quelques kitscheries et les personnages secondaires sont trop souvent résumés à des postures (les bad guys, notamment, sont complètement baclés), mais ça se laisse regarder. C'est bien moins ridicule et idiot que "Batman begins" ou "The Dark Knight" en tout cas.
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Messagede Madcad le 24 Jan 2010, 01:58

Franchement Shunt. :-D
Après le premier, je me suis dit c'est le genre de truc que tu loues un soir pour faire plaisir à ta blonde lorsque tu as quelque chose à te faire pardonner.
C'est très très très mauvais. Mais ça peut être utile.
Je compte loué le 2ème.
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Messagede Ren le 24 Jan 2010, 08:10

Shunt a écrit:Moi, je viens de voir le premier "Twilight". Et bien, c'est une bluette tout à fait digne. Ca parle avec justesse de l'adolescence, des pulsions, des émotions, des angoisses, des rêves, de la mélancolie et des contradictions qui l'accompagnent. L'actrice principale est plutot convaincante. Bon , il y a quelques kitscheries et les personnages secondaires sont trop souvent résumés à des postures (les bad guys, notamment, sont complètement baclés), mais ça se laisse regarder. C'est bien moins ridicule et idiot que "Batman begins" ou "The Dark Knight" en tout cas.

Entièrement d'accord. D'ailleurs Edward me ressemble sur certain aspects... :-P
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Messagede Shoemaker le 24 Jan 2010, 09:35

Ren a écrit:
Shunt a écrit:Moi, je viens de voir le premier "Twilight". Et bien, c'est une bluette tout à fait digne. Ca parle avec justesse de l'adolescence, des pulsions, des émotions, des angoisses, des rêves, de la mélancolie et des contradictions qui l'accompagnent. L'actrice principale est plutot convaincante. Bon , il y a quelques kitscheries et les personnages secondaires sont trop souvent résumés à des postures (les bad guys, notamment, sont complètement baclés), mais ça se laisse regarder. C'est bien moins ridicule et idiot que "Batman begins" ou "The Dark Knight" en tout cas.

Entièrement d'accord. D'ailleurs Edward me ressemble sur certain aspects... :-P

Don't fly, Ren, stay with us ! :lol:
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Messagede Shunt le 24 Jan 2010, 10:55

Madcad a écrit:Franchement Shunt. :-D
Après le premier, je me suis dit c'est le genre de truc que tu loues un soir pour faire plaisir à ta blonde lorsque tu as quelque chose à te faire pardonner.
C'est très très très mauvais. Mais ça peut être utile.
Je compte loué le 2ème.


C'est que ça a marché alors ! :lol:
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Messagede Shunt le 24 Jan 2010, 10:58

Ren a écrit:
Shunt a écrit:Moi, je viens de voir le premier "Twilight". Et bien, c'est une bluette tout à fait digne. Ca parle avec justesse de l'adolescence, des pulsions, des émotions, des angoisses, des rêves, de la mélancolie et des contradictions qui l'accompagnent. L'actrice principale est plutot convaincante. Bon , il y a quelques kitscheries et les personnages secondaires sont trop souvent résumés à des postures (les bad guys, notamment, sont complètement baclés), mais ça se laisse regarder. C'est bien moins ridicule et idiot que "Batman begins" ou "The Dark Knight" en tout cas.

Entièrement d'accord. D'ailleurs Edward me ressemble sur certain aspects... :-P


Tu fais des dérapages avec ta Volvo sur le parking pour impressionner les filles ? :lol:
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Messagede Rainier le 24 Jan 2010, 11:31

J'ai du mal à comprendre qu'on puisse faire une analyse poussée de la première scéne de "Kill Bill 1" et qu'on ignore complètement "Million Dollar Baby" sans même avoir envie de regarder jusqu'au bout :eek:

J'ai bien aimé le début de Kill Bill 1 ...mais le reste, à partir du moment ou l'heroine part au Japon, c'est chiant comme pas possible (faut dire aussi que je n'aime ni les Mangas, ni le Kung Fu, ni Bruce Lee).
Quant à Kill Bill 2, à part la scéne ou l'heroine sort de sa sépulture, je n'en ai gardé aucun souvenir.
Vraiment le genre de film que t'oublies aussi vite que tu as vu.

Million Dollar Baby est un film commercial qui joue sur les sentiments des spectateurs avec parfois des gros sabots, mais ça me parait d'un autre niveau que les Taranticonneries.
la démocratie et la souveraineté nationale sont comme l’avers et le revers d’une même médaille.
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Messagede Lo le 24 Jan 2010, 12:49

Shunt a écrit:Moi, je viens de voir le premier "Twilight". Et bien, c'est une bluette tout à fait digne. Ca parle avec justesse de l'adolescence, des pulsions, des émotions, des angoisses, des rêves, de la mélancolie et des contradictions qui l'accompagnent. L'actrice principale est plutot convaincante. Bon , il y a quelques kitscheries et les personnages secondaires sont trop souvent résumés à des postures (les bad guys, notamment, sont complètement baclés), mais ça se laisse regarder. C'est bien moins ridicule et idiot que "Batman begins" ou "The Dark Knight" en tout cas.


Oh non. Tu déconnes, là. Tous ces sous-produits estampillés émo-vampires pour ados en mal de Buffy, c'est de la MERDE ! C'est même pas du cinéma, c'est réalisé à la truelle, mal joué (t'as vu la gueule des acteurs on se croirait dans le catalogue La Redoute), avec un scénar calibré pour les pisseuses qui écoutent Tokyo Hotel.

Il y a un seul film de vampires des années 2000 qui vaille la peine d'être vu, parce que non seulement c'est un bon film de genre, mais un excellent film tout court, surprenant et très original pour ce thème, c'est Morse.
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 24 Jan 2010, 12:58

Shunt a écrit:Pourtant l'émotion peut être partagée.


Je n'en suis pas convaincue. Je te renvoie aux critères linguistiques que j'énonçais dans un précédent message, ou bien tout simplement à une distinction entre le "sens" et la "signification". L'émotion est située du côté de la réception et de la signification. Que peux-tu dire à quelqu'un qui ne rit pas à ce qui te fait rire ? L'émotion est un critère du goût et non pas un critère de la valeur.

Le goût et l'émotion n'ont aucune raison de se justifier.

Là tu parles d'une forme de fétichisme, quelque chose d'assez fréquent chez les cinéphiles. Le fétichisme peut rendre indulgent à l'égard d'un film (je pense par exemple à certains films de blaxpoitation que le côté kitsch seventis peut rendre sympathique). Mais le fétichisme ne te fera jamais prendre un nanar pour un chef d'oeuvre. Ou alors tu es davantage fétichiste que cinéphile.


Au sens propre, rien n'est moins sûr. La qualité singulière d'une émotion, c'est que la valeur de l'objet auquel elle s'attache n'a aucune importance. Pour le dire plus explicitement, la question de la valeur n'a rien à voir avec l'émotion. Une émotion au sens propre, c'est la fusion entre deux formes: "moi" et un objet extérieur. Que cet objet soit une poignée de sable, un bout de chiffon ou une oeuvre d'art n'a strictement aucune importance.

Je ne sais pas trop comment l'expliquer, Shunt, donc tu me pardonneras de me répéter, mais si tu adoptes une approche méthodique, l'émotion est un critère trop général, trop abstrait pour être pertinent. Or, notre rapport aux oeuvres d'art est un rapport à un objet extérieur avec lequel nous ne pouvons pas fusionner. Un film ne s'absorbe pas. Ce que nous voyons à l'écran, ce n'est pas nous, ce ne sera jamais nous, tandis que l'émotion, c'est nous. C'est pourquoi, il convient je crois, de séparer les usages de l'oeuvre. L'aspect affectif dont tu parles est essentiellement d'usage psychologique. On commence à évaluer un film en l'arrachant à ses pouvoirs les plus immédiats, à son efficacité.

Quant à ce que tu décris, il s'agit simplement de la logique affective poussée à sa limite. Qu'est-ce que ce fétichisme, sinon une relation du même ordre que celle du mystique avec une image pieuse ? Le propre de cette émotion est d'ailleurs que sa fin est de se passer des images, un vrai mystique n'aura même pas besoin d'images pour entrer en transe.

Sauf quand ce contentement est partagé par d'autres. Il n'est pas rare qu'on partage la même émotion dans un film. On a déjà vu plein de gens rire au même moment dans une salle, ou pleurer en même temps, ou se cacher derrière son siège au même moment, ou s'indigner au même moment, ou quitter la salle au même moment...


Et ce critère n'en est toujours pas un. Que Titanic fasse pleurer en même temps des milliers de personnes à travers le monde ne nous dit rien sur la valeur du film, ni en bien, ni en mal. C'est tout simplement un critère extrinsèque, comme l'est le succès d'un film.

Un film s'adresse à un spectateur, comme étant unique. Le film me parle à "moi", en tant que personne singulière et non en tant qu'individu abstrait. Le succès d'un film est un critère sociologique, rien d'autre.

Mais es-tu bien certaine d’y parvenir ? Et quand bien même y parviendrais-tu, penses-tu que cela permette d’apprécier l’œuvre dans sa plénitude ? Le cinéma est un art du spectacle, un art de l’illusion. L’évaluer en faisant abstraction des émotions qu’il crée et qu’il suscite, c’est comme un critique gastronomique qui demanderait qu’on lui serve les plats sans sel ou sans poivre.


C'est pourtant simple. Le corps n'est pas un instrument de mesure fiable. Tu auras été ému par tel film, et moi non. Que dirons-nous ? Nous comparerons nos émotions, notre identité, notre singularité, notre humanité enfin ? Or avec un film X ou Y, le fait que nos émotions divergent ne nous dira rien sur le film, et bien plus sur nous. On peut aimer ou ne pas aimer quelque chose pour de mauvaises raisons, ça marche dans les deux sens d'ailleurs. Voilà mon avis, l'évaluation d'une œuvre qui se fonde sur une mésinterprétation (un contresens) n'est pas une évaluation de l'œuvre en question, mais d'une autre œuvre. Il y a donc en fait deux places possibles de spectateur critique. Le premier, qui est ému par la signification que ce film a pour lui, et le second qui est curieux du sens de ce film.

Il y a une définition que Umberto Eco fait du lecteur et qui s'applique avec justesse au cinéma: le Spectateur Modèle d'un film n'est pas le Spectateur Empirique. Rien n'impose au Spectateur Empirique de voir le film de mille manières, et souvent ce spectateur utilise le film comme projection ou réceptacle de ses propres passions, qui proviennent de l'extérieur du film ou que le film suscite fortuitement en lui. Cette relation esthétique qui se crée entre le spectateur est l'œuvre peut être passionnante, elle est unique, intime et non communicable. Elle est en tout cas éloignée de la critique.

Le critique est toujours un Spectateur Modèle, parce qu'il existe des règles du jeu et qu'il faut les respecter. Il y a une métaphore que je trouve assez juste pour qualifier ce comportement, c'est une promenade à l'intérieur des bois. Nos bois sont des forêts de fiction. La fiction construit un monde narratif cohérent à l'intérieur duquel nous pouvons évoluer plus ou moins librement. Quand spectateur, je me promène dans ce bois, chaque découverte, chaque expérience peut être un enrichissement sur la vie, sur le passé. Il est louable de s'enrichir ainsi. Mais comme le bois n'a pas été crée n'importe comment et pour tout le monde, je ne dois pas y chercher des faits ou des sentiments qui me sont propres et d'ailleurs ne regardent que moi. Sinon en effet, ce n'est plus interpréter un film, mais l'utiliser. Il est n'est pas interdit d'utiliser un film pour "rêver les yeux ouverts". Mais ce n'est pas une activité publique, cela revient à confondre le bois avec notre jardin privé.

Je ne vois, par exemple, comment on peut évaluer une comédie, sans tenir de son humour, des rires qu’elle peut provoquer. On ne sera pas forcément réceptif de la même manière à tel ou tel type d’humour, mais bon il suffit d’avoir ou d’entendre certaines conversations pour se rendre compte qu’on est beaucoup souvent à rire des mêmes choses.


Combien de personnes trouvent "Bienvenue chez les Chtis" comme un film très drôle ? Moi je ne le trouve pas drôle. La discussion s'arrête là ? Si nous parlons de nos émotions, nous pourrons simplement constater que nous n'avons pas vu le même film. Il faut donc parler du film.

Beaucoup de gens ont été émus par ce film, l'as-tu été ? Si tu penses qu'il s'agit d'un mauvais film, qu'est-ce que cela nous dit ?

Mais on est d’accord là-dessus. Maintenant vouloir faire abstraction de son corps est tout aussi illusoire, vain et périlleux.


Oui et non. Il y a simplement un temps pour tout. Un temps pour l'épreuve du film, une première expérience et un temps pour l'activité critique qui consiste à prendre de la distance pour mieux observer, évaluer, apprécier l'objet en question.

Je ne suis pas sur que les gens qui aiment Ed Wood ou les films de Blaxploitation aiment les films pour ce qu’ils sont. Je crois que c’est une forme de fétichisme, de second ou du troisième degré, ou forme de dérision postmoderne. C’est comme les mecs qui sont fascinés par les papiers peints orange à fleur, le design seventies et les chemises pelle à tarte. Pour Ed Wood, on peut aussi apprécier le côté « cheap », « artisanal », basique et « gentil » de la démarche. Mais là, on est dans quelque chose d’extérieur au film.
Encore une fois, je ne dis pas que l’émotion est notre seul baromètre. Je dis juste qu’un film s’apprécie avec sa tête, son cœur, ses tripes, ses yeux et ses oreilles.


La question à laquelle j'essaye de répondre est simple: qu'est-ce qu'un bon film ?

Je crois qu’il faut distinguer le rapport affectif à l’œuvre et les émotions véhiculées par l’œuvre. Ce n’est pas du tout la même chose. Un film peut m’émouvoir, me choquer, m’effrayer, me faire rire sans que je développe un rapport affectif avec lui. Tu vois ce que je veux dire ?


Oui, absolument. Tous les films comportent des "effecteurs", c'est-à-dire des images qui visent à engendrer certaines réactions affectives. Pour autant, il est vrai que tu peux rire devant un film sans l'aimer, comme tu peux aimer un film sans le trouver bon. C'est pourquoi il convient simplement de remettre les choses à leur place.

Je ne dis pas autre chose que Paul Valéry, lorsque je dis que l’émotion est le de départ de la démarche critique, esthétique et même artistique. C’est parce qu’on ressent une émotion devant une œuvre d’art qu’on cherche à la comprendre, à l’analyser, à aller plus loin. J’imagine que tu n’as jamais cherché à analyser, à comprendre un parcmètre ou un lampadaire.


Oui, c'est un point de départ. À condition d'en sortir. Quand tu étais enfant, tu n'avais pas le même rapport avec les films, avec les histoires, avec les livres. Tu t'intéressais, j'imagine, surtout à l'histoire. Que "Blanche-Neige" soit un conte écrit, oral ou un dessin animé n'a pas grande importance. Notre choix de départ tient surtout compte de la nature des émotions ou des rêveries provoquées, et non de la différence des genres et des moyens.

Aujourd'hui je doute que tu regardes un film de la même manière que tu le faisais à cinq ans. Parce qu'il y a d'abord une confusion. J'étais soumise à mes premiers poèmes, comme je l'étais à mes rêves et à mes émois. Je regardais les premiers tableaux de la même manière que je voyais un paysage à travers la fenêtre. Un film se confondait alors avec son pouvoir, et ce pouvoir n'était pas tant celui du film que celui de la chose dont il parlait. J'aimais mes premiers romans, parce que j'attendais d'eux non pas qu'ils soient des livres mais qu'ils m'émeuvent en me donnant l'illusion d'une vie qu'il me semblait émouvant de vivre ou de vivre par d'autres que moi. Si enfant tu pouvais t'identifier à d'Artagnan ou Robin des Bois, peux-tu aujourd'hui t'identifier au Docteur Bill Hartford ?

L'émotion n'est donc pas un critère de jugement. C'est un critère utile, indispensable parce que les films y font appel, mais d'aucune utilité pour une évaluation critique. Cela ne remet pas en cause l'ensemble de ton propos d'ailleurs. Moi je crois aussi à une connaissance supérieure qui est la combinaison de l'affectif et du cognitif: une sorte de connaissance intuitive, où les choses nous apparaissent dans leur totalité dans un éclair, dans une aveuglante clarté. Mais ce premier temps, extraordinaire et que je chéris, il convient d'en sortir. Parce que l'éblouissement ne dure qu'un instant, et qu'en même temps que nous voyons à nouveau, la forme parfaite redevient informe, le film se dissout dans nos sentiments, dans nos émotions. Le jugement nous oblige à mettre de l'ordre, à organiser, à ordonner nos pensées et soumettre nos émotions à la question. Seul un bon film résiste à un examen minutieux.

Alors on peut discriminer: on peut aimer un mauvais film et ne pas aimer un bon film, pour des raisons affectives. Cette émotion sera indifféremment chez les bons comme chez certains mauvais films. Par contre, il est certain qu'un mauvais film ne résistera pas au système que j'énonce: un bon film est original, pertinent, cohérent et didactique. Il demande un spectateur modèle et compétent pour l'identifier.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Xave le 24 Jan 2010, 12:59

Madcad a écrit:Franchement Shunt. :-D
Après le premier, je me suis dit c'est le genre de truc que tu loues un soir pour faire plaisir à ta blonde lorsque tu as quelque chose à te faire pardonner.
C'est très très très mauvais. Mais ça peut être utile.
Je compte loué le 2ème.


Le 2 est à voir, c'est certain. Du moins si on s'intéresse à ce que pourrait représenter "frôler le néant"... :lol:
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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 24 Jan 2010, 13:31

Shunt a écrit:
Là, tu fais effectivement une lecture idéologique tout à fait pertinent du film, mais ce que tu décris semble davantage relever de l'inconscient des créateurs de "Shrek". Il est fort probable qu'ils n'aient jamais eu conscience de promouvoir ce modèle communautariste (mais Cortese me dira probablement que non :D ).
Dans "Kill Bill", l'hypertextualité est volontaire, assumée, elle donne du sens au récit. Il faut considérer les deux "Kill Bill" comme un tout pour bien les analyser.
Je t’avouerai que lorsque j’ai vu « Kill Bill, vol.1 », j’ai eu la même réaction que toi. Je trouvais que c’était uniquement de la roublardise, de la frime et de la violence complètement gratuite et obscène. Ce n’est qu’avec le volume 2 que j’ai capté où Tarantino voulait en venir. Il a construit son diptyque comme un jeu de poupées russes. Ca commence comme une histoire de vengeance classique entre malfrats, puis tu découvres qu’il s’agit de l’histoire d’un couple séparé qui se déchire, puis enfin que c’est l’histoire d’un couple séparé qui se déchire autour de la garde de leur enfant. « Kill Bill », c’est une sorte de « Kramer contre Kramer » raconté selon les codes des films d’action.

L’ultra-violence de « Kill Bill » décrit la violence d’une séparation et d’un règlement de compte entre deux anciens conjoints, avec un enjeu central qu’on découvre sur le tard : l’enfant. Toute la violence entre les deux protagonistes découle de cet enjeu. Cela fait écho à la violence, réelle mais moins théâtrale, d’un couple qui divorce, qui s’accuse des pires maux, ou chacun tente quasiment de « détruire » l’autre pour obtenir la garde exclusive du ou des gosses. Découle de cet affrontement, une réflexion iconoclaste sur la condition féminine. Le combat contre Bill amène « Black Mamba » à combattre l’ordre machiste masculin et sa fantasmagorie, les grands mythes féminins que les hommes ont créés, imposés et répandus. Chaque adversaire féminin qu’elle va trucider correspond à un cliché féminin issu de la fantasmagorie masculine : la mère au foyer, l’infirmière sexy, la femme fatale, la lycéenne japonaise (variation sur le thème classique de la maman et de la putain). Ce qui est intéressant, c’est que ces quatre filles correspondent à des fantasmes masculins convenus, elles apparaissent comme des cchiennes de garde de l'ordre patriarcal alors qu’il s’agit en fait de femmes émancipées, qui partagent le même sentiment de révolte que « Black Mamba ». Tarantino insiste beaucoup sur ce paradoxe, qui n’est d’ailleurs pas le seul. La vengeance furieuse de « Black Mamba », sa quête émancipatrice, sa rage contre les hommes, la ramène finalement à son instinct animal le plus primaire, le plus primitif : celui qui lie n’importe quelle femelle mammifère à son petit. C’est cet instinct animal féminin qui lui ôtera toute pitié lorsqu’elle retrouvera Bill, c’est cet instinct animal féminin qui en fait un tueur implacable. « Black Mamba » veut à la fois s’émanciper de son statut de simple génitrice mais revient finalement à sa condition de génitrice. Mais ce n’est pas dévalorisant. Tarantino a une vraie empathie pour son héroïne (mais je comprends aussi qu’on puisse le lui reprocher).


Oui, je comprends ton analyse. Elle est juste. Mais ce n'est pas une critique, c'est une lecture. Une critique ne se résume pas à déchiffrer les intentions affichées du film et à évaluer leur cohérence. Il faut une réception critique. Le sens ne se confond pas avec une intention.

D'où ma question, quelle est la valeur de ce qui est représenté par le film, à la fois dans le visible (ce qui est montré) et l'invisible (le sous-texte idéologique sur lequel tu te concentres). Quelle en est la pertinence ? Quelle en est l'originalité ? Qu'as-tu appris ?

La limite de ton analyse, c'est qu'elle est passionnante par elle-même, mais oblitère ce que le film nous montre et la manière dont il le montre. Quel intérêt alors que ce film soit un film et non un article de presse ou une étude sociologique ou psychologique ? Tu fais l'impasse sur la spécificité du cinéma, en te concentrant sur des aspects généraux que sont le récit et le sous-texte. Or un film ce n'est pas un récit général, c'est un récit singulier dans une forme singulière.

Si tu veux évaluer "Kill Bill", il faut te confronter à la forme du film. Tout ce que tu diras sinon sera de montrer que "Kill Bill" est peut-être un "document" intéressant, mais un document ce n'est pas un bon film. C'est un piège courant que celui de la fiction, il encourage à ce que je nommais hier une forme de "bêtise sophistiquée", soit de se concentrer sur le fond au détriment de la forme. Et ce pour une raison simple: le film t'a piégé affectivement. Je te renvoie à l'analyse spécifique que je faisais hier. Comme sur le film joue avec roublardise sur la valeur de ce qui est montré, tu peux à loisir lui conférer une valeur cognitive. Mais elle se fait au détriment de la pertinence et de la nécessaire cohérence, la tension entre ce qu'un film veut dire et ce qu'il montre.

Pour prendre un autre exemple. Dans "Jackie Brown", le personnage de Robert De Niroi abat le personnage de Bridget Fonda d'une balle à bout portant parce qu'elle parle trop. Pourtant il reste une figure relativement sympathique dans le film. Qu'est-ce que veut dire cette idée cinématographique ? Ce n'est que du cinéma nous dit Tarantino. C'est un geste gratuit qui se moque des stéréotypes narratifs. Mais y a-t-il de quoi être fier ? C'est d'ailleurs encore une limite du cinéma de l'affect. Il faut à tout prix faire ressentir quelque chose, n'importe quoi, mais quelque chose. Si je m'indigne le film a réussi son coup, et si je trouve ça très drôle, je n'en serai pas fière...

On ne peut éviter de se poser la question de ce qui est montré. La séquence dont je parle, peu importe au fond ce qu'elle dit (le film aimerait nous faire croire qu'elle ne dit rien), reste ce qu'elle montre: un spectacle comme un autre, aussi supportable qu'un autre.

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Re: La séquence du spectateur - TOPIC CINEMA

Messagede Silverwitch le 24 Jan 2010, 13:38

Shunt a écrit:Moi, je viens de voir le premier "Twilight". Et bien, c'est une bluette tout à fait digne. Ca parle avec justesse de l'adolescence, des pulsions, des émotions, des angoisses, des rêves, de la mélancolie et des contradictions qui l'accompagnent. L'actrice principale est plutot convaincante. Bon , il y a quelques kitscheries et les personnages secondaires sont trop souvent résumés à des postures (les bad guys, notamment, sont complètement baclés), mais ça se laisse regarder. C'est bien moins ridicule et idiot que "Batman begins" ou "The Dark Knight" en tout cas.


Il me semble surtout que c'est un portrait flatteur, plus exactement un miroir flatteur pour les adolescents, qui flatte l'illusion de la singularité, de la différence. Tous beaux, tous sombres, tous différents, tous incompris, tous mystérieux.

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Ça ne se fait pas de jouer de la lyre tandis que Rome brûle , mais on a tout à fait le droit d'étudier les lois de l’hydraulique.
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