Marlaga a écrit:Voir ma réponse à Lo. L'essence de l'art est de parler aux sens, aux émotions et à l'intellect. On ne peut donc juger une oeuvre d'art que sur ce qu'elle fait passer aux sens, aux émotions et à l'intellect.
On peut se pencher un peu sur la technique pour distinguer les moyens cinématographiques qui ont amené le spectateur à ressentir des choses différentes de ce qu'il aurait ressenti en lisant un roman ou en écoutant de la musique. Mais à vrai dire, ces considérations sont secondaires et plutôt réservés à ceux qui s'intéressent au médium lui même et non pas à l'art.
Oui et non. Oui, le cinéma comme les autres arts fait appel au sensible, soit le domaine du cognitif et de l'affectif. Ce que je récuse, c'est l'utilisation exclusive de l'affectif comme critère de jugement ou d'évaluation des films.
La limite de ta proposition est toujours la même (malgré l'inflexion de la seconde partie de ton paragraphe), c'est qu'au fond tu ne comprends toujours pas la différence entre un film et un produit stupéfiant. Ou encore, pour le dire autrement, la logique de ton discours est: un bon film est un bon livre (et réciproquement), puisqu'au fond la source de tes émotions t'indiffère: qu'importe qu'elle provienne d'un roman, d'une musique ou d'un film.
Pourtant, tu vois à l'évidence qu'un film ce n'est pas la même chose qu'un roman. Mais en refusant d'étudier un objet (le film), tu es aveugle à la forme abordée. La première chose à faire quand l'on prétend évaluer quelque chose est de reconnaître ses propriétés (un livre ce n'est pas un film) et ensuite de déterminer ce qui constitue sa spécificité. Pour évaluer ce qu'est ou non un bon film, on doit l'apprécier à l'aune de caractéristiques esthétiques singulières, qui sont celles du cinéma. Ou bien on retombe dans l'ornière un film = un livre.
Au fond, nous savons tous, plus ou moins consciemment, pourquoi le subjectivisme ou le primat accordé à la sensation est confortable: parce qu'il évite d'avoir jamais tort. Tu ne parles ni d'un film, ni d'un roman, ni d'une chanson, c'est-à-dire d'un objet à la fois séparé de nous et pourtant commun, mais d'une fusion incommunicable (ou si tu veux plus simplement d'un film qui n'existe que pour toi) entre l'objet extérieur et toi. Se réfugier dans ses sensations ou ses goûts autorise tout et n'importe quoi.
Allons quand même sur ton terrain. Supposons qu'un bon film soit partiellement un film qui aura déclenché chez toi une sensation plaisante. Certes cette sensation sera la tienne et celle de personne d'autre, mais quand bien même, d'où vient-elle exactement. Est-ce l'histoire qui t'émeut ? Mais comme je te l'ai déjà dit, une histoire n'existe pas dans le vide. Cette scène que tu trouveras si belle, pourquoi est-elle réussie ? Parce que c'est CETTE scène là et pas une autre. Parce qu'elle a été filmée d'une certaine manière, à un certain endroit, pendant un certain temps, parce que le film a choisi de te montrer ceci plutôt que cela. Voilà exactement ce qu'est l'esthétique du cinéma, l'art d'organiser un monde imaginaire à l'aide de techniques. Afin d'évaluer proprement un film (et non parler de toi), il convient d'identifier ce qui constitue la singularité, d'abord de séparer ce qui est spécifique au cinéma ou spécifique au roman, ou spécifique à la peinture. C'est une condition essentielle et absolue.
Il n'y a "art" que si l'on se sépare du quotidien et du réel. Et l'histoire des arts est d'abord et avant tout l'histoire de techniques et de science. C'est l'ancienne méditation sur l'idée de Rythme et de Nombre. Qu'est-ce qui nous donne le sentiment de la beauté ? C'est l'idée d'une mathématique secrète. L'effort de l'art c'est d'arracher au chaos une forme qui donne son vrai contour à la réalité. Dès l'antiquité, il y avait cette réflexion. Pourquoi est-ce que nous trouvons beaux telles plantes, telle fleur, tel arbre dans la forêt ? D'où par exemple l'idée de "divine proprotion" ou du "Nombre d'Or". Si l'on regarde de près, on constate alors au contraire l'objectivité absolue des arts et des oeuvres, le temple grec est lié à l'église romane, la statuaire grecque l'art médiéval.
Alors apparaît l'idéal de l'oeuvre d'art, de toute oeuvre d'art: recréer une harmonie avec le monde.
Marlaga a écrit:silverwitch a écrit:Il y a un contenu de l'art, mais l'art n'est pas son contenu.
Je vois cette phrase comme la pure contradiction de tous tes messages.
En es-tu certain ?
Marlaga a écrit:Oui, mais ici, il n'est pas question pour nous de devenir des artistes. Juste de juger le résultat.
Pour cela, il faut d'abord accepter de voir le monde tel qu'il est nous est proposé par l'oeuvre. C'est cela que veut dire "artiste" chez Nietzsche.
Silverwitch