Ambrose a écrit:Je comprends bien ce que tu dis. Mais est-ce que l'acteur, même le meilleur du monde, peut toujours trouver la matière pour apporter une plus-value à son personnage, lorsque ledit personnage est vraiment mal écrit et prisonnier d'une histoire archi-classique comme c'est le cas de "American Gangster" ?
Parceque l'ambiguité dont tu parles, elle ne peut pas venir que d'un regard ou d'une manière de parler, de bouger, bref de tous ces éléments que j'appelle le "jeu d'acteur". Elle doit également s'appuyer sur des éléments externes (scénario, mise en scène) sur lequel l'acteur n'a aucune prise. Non ?
Pour répondre de manière précise à ta question, oui. C'est un mystère qui est aussi celui de l'humain. Le grand acteur (c'est autre chose que le comédien de théâtre) n'est pas seulement celui qui fait, qui agit (un acteur) mais aussi celui qui est.
Prenons des exemples. Pourquoi est-ce que Marcello Mastroianni, même dans ses plus mauvais films, conserve toujours une complexité qui le rend toujours humain ? Est-ce lié à la forme de son visage, à sa voix, à son rire si chaleureux ? C'est une injustice du sort, mais à l'écran, il y a des humains qui paraissent plus humains que d'autres.
Les grands acteurs sont ceux qui sont capables de métamorphoser une singularité en universalité. Par exemple toujours, James Stewart. Sa grande taille, sa silhouette à la fois gracile et maladroite, son corps toujours comme encombré de lui-même, eh bien il a su par une intuition, propre au génie de l'acteur, a en faire une marque d'humanité, à la fois fragilité indicible et grandeur superbe. Et le regard d'Henry Fonda, le corps et le sourire de Jean-Paul Belmondo, le masque de Buster Keaton, le sourire las de Gene Tierney, la voix de corbeau de Claudia Cardinale...
Après un temps, l'acteur et ses rôles se confondent. Est-ce le personnage ou est-ce Gabin ou Bourvil que nous voyons à l'écran dans "La Traversée de Paris" ? Quelle est la part du jeu ? Ou pour prendre un exemple plus complexe, comment un défaut peut devenir une qualité: Scarlett Johansson a une diction assez malheureuse, elle bouffe les mots, eh bien ce défaut objectif devient une qualité parce qu'elle humanise ce qui ne serait sinon qu'un corps ou un visage... De même regarde comment Woody Allen, ce merveilleux cinéaste, peut la faire passer grâce à des éléments extérieurs (le choix des focales, des costumes, de la coiffure) d'une jeune femme très désirable, gracieuse au début de "Match Point", à une jeune femme aigrie et délaissée, dont le corps apparaît subitement pesant et lourd.
En art, il n'y a de règle qui ne soit brisée. La seule qui vaille, pour les acteurs, les scénaristes et les réalisateurs: observer la réalité, toujours mieux, toujours avec la plus grande attention. La réalité est toujours complexe, toujours surprenante, toujours merveilleuse.
Silverwitch