Shunt a écrit:Faudrait que je revoie la « Ligne Rouge ». Mais ce qui m’a frappé, ce sont les ressemblances entre la scène d’ouverture chez les Micronésiens et celle du « Nouveau Monde » avec les Indiens. Malick montre deux peuples vivant en harmonie, pacifiquement. L’innocence est même suggérée par les scènes aquatiques qui rappellent le liquide amniotique du ventre maternel. Dans la « Ligne Rouge », c’est le regard d’un idéaliste, Witt. Dans le « Nouveau Monde », c’est celui d’une enfant, Pocahontas. Mais on sent quand même chez Malick une certaine empathie pour ces indigènes qui semblent plus respectueux de leur environnement, plus vertueux collectivement. Il joue quand même ostensiblement sur le contraste entre les indigènes et les Occidentaux. Dans la « Ligne Rouge », c’est cette rencontre surprenante entre les soldats et un Papou qui passe tranquillement, indifférent aux combats. Dans le « Nouveau Monde », les colons, à peine débarqués, commencent à abattre des arbres, à modeler et conquérir la nature, sous les yeux des indigènes.
Oui absolument ! Tout ce que tu décris ici fait bien partie du film. C'est d'ailleurs toute la grandeur du cinéma de Terrence Malick que cette polysémie du langage cinématographique. C'est aussi ce qui marque une nuance entre ses films et ceux de Kubrick: là où chez le second règne l'ambiguité, on trouve chez Malick des points de vue clairs, des vérités mais subjectives. La complexité redoutable de films comme "La Ligne Rouge" ou "Le Nouveau Monde", c'est de démêler les points de vue pour se confronter au Tout.
Ce que je trouve également fascinant, c'est que Malick est un cinéaste de la sensation, peu de films nous font mieux participer, éprouver le Monde, le regarder tout simplement comme si c'était la première fois que nous voyions le Monde. Simplement il faut faire attention au point de vue et comprendre que les personnages principaux ont une vision du monde particulière, d'autant plus singulière qu'ils ne parviennent pas à habiter le Monde: ils sont en fuite, toujours à la recherche de l'Harmonie, c'est-à-dire de l'union pacifiée entre l'Homme et la Nature.
Malick nous renvoie aussi au péché originel. Dans le « Nouveau Monde », il y a ce plan d’un serpent qui disparait dans l’eau, référence au Jardin d’Eden que l’homme ne peut habiter. Tout cela nous renvoie à l’idée de « culpabilité » de l’homme, de faute (thème central des « les Moissons du Ciel »). En jouant sur ce contraste colons/indigènes et soldats/Papous & Micronésiens, Malick ne semble pas se résoudre à cette « malédiction ». Il semble nous dire qu’un autre monde est possible si on revient aux fondamentaux, si on prend conscience du caractère destructeur de notre esprit de conquête, de nos insatisfactions, de nos fuites. Peckinpah et Kubrick me semblent beaucoup plus désespérés, fatalistes.
Oui c'est exact. C'est pourquoi il faut se méfier des approches sociologiques ou historiques des films de Malick. "Le Nouveau Monde" est à prendre au premier degré (voilà un exemple de polysémie): le monde est toujours un nouveau monde pour qui sait le voir et l'habiter, il est toujours neuf, toujours recommencé. Je te renvoie à la fin de "La Ligne Rouge" ou à la fin du "Nouveau Monde". Le Monde nous est offert, les voix humaines se taisent, la musique s'arrête. Il ne reste plus que le monde. On avait parlé de ça il y a quelques années. Mais il y aurait tellement de choses à dire !
Chez Tarantino, la violence a un rôle essentiellement allégorique (d’où ambiguité). « Kill Bill » est l’exemple le plus frappant, si je puis dire, parce que le sang, les mutilations, la violence physique renvoient en fait à une violence psychologique, sociale, anthropologique même. Ce n’est pas du premier degré. Le personnage de Black Mamba s’interroge sur son identité de femme. Dans son cheminement, elle élimine, massacre des figures féminines, des symboles féminins qui renvoient aux fantasmes masculins, qui structurent même l’ordre masculin : la mère (ou la sainte) et la (ou plutôt les) putain(s). Sa première victime, c’est la mère au foyer, mère de famille (combat à mort dans la cuisine). Elle affronte ensuite trois figures fantasmatiques : l’infirmière sexy, l’adolescente japonaise, la femme fatale. Dans le second volet, elle se confronte aux figures patriarcales : le père (le maître japonais), le grand frère (Michael Madsen) et l’époux/pygmalion qui est aussi une autre incarnation du père. Effectivement, la violence physique chez Boorman, Kubrick, Malick et Penckinpah est une violence réelle, concrète, dénoncée, décrite comme telle. Chez Tarantino, la violence physique n’est qu’une représentation visuelle, abstraite, d’autres formes de violences. Je ne sais pas si je suis clair ?
Oui, c'est clair. Le problème c'est que ce que tu identifies dans les films de Tarantino est exact, mais relativement extrinsèque: quelle est la valeur fictionnelle, et plus spécifiquement cinématographique de ce que nous montre le cinéma de Tarantino. C'est ce qui me gêne dans l'art contemporain: le discours n'a plus grand chose qui le lie à l'esthétique. Tu dois quand même remarquer à quel point la proposition cinématogaphique de Tarantino est faible, non ?
Et je maintiens que la différence de nature entre le cinéma de Kubrick (et/ou Peckinpah, Malick, Boorman...) et celui de Tarantino est irréconciliable. Si l'on se soucie de cohérence, il devient assez rapidement impossible de soutenir les deux propositions. Parce que ton analyse de la violence chez Tarantino me paraît parfaitement exacte: visuelle et abstraite. Ce sont des mots que je reprends volontiers. Il y a dans son cinéma (et comme dans celui de beaucoup d'autres) une fascination pour la "pornographie" de la violence. D'ailleurs chez Tarantino il n'y a jamais construction d'un point de vue sur la violence, mais la simple fascination, insatiable. Le seul argument de son cinéma est qu'il prétend "recycler" la violence, l'enfermer dans une représentation pour en détourner le cours. Ce qui est donc exactement l'inverse de la proposition de Kubrick, cinéaste de la faillite de toutes les tentatives de contrôle. "Orange Mécanique" répond: il n'y a pas de catharsis possible de la violence, l'art n'en préserve pas. Et surtout cette violence est la notre, elle nous concerne (ce qui est aussi le contraire du cinéma de Tarantino - ses personnages ne sont pas "nous"- ils sont des étrangers). Si tu penses à "Full Metal Jacket" (je pourrais aussi citer "Délivrance" ou "Les Chiens de Paille"), c'est une ambiguité terrible qui est à l'oeuvre. Quand Matthew Modine achève la jeune fille sniper, quelle en est la signification ? C'est indécidbale, et nous sommes finalement aussi bien Modine que le sniper. Terrible. Terrible, parce qu'alors nous comprenons à quel point la violence nous engage tous. Ce n'est pas "neutre".
Silverwitch